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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/327

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ce chapitre de la morale en actions fut mis une première fois en musique par Gaveaux, et représenté à l’Opéra-Comique de Paris le 1er ventôse an VI. Peu de temps après, il fut remis en musique par Paër et joué à Vienne. Paër raconte lui-même qu’un soir, écoutant son œuvre, il avait Beethoven pour voisin. Le maître s’extasiait ; Paër de le remercier, et Beethoven de répondre : « Ah ! cher ami ! il faut décidément que je mette votre opéra en musique. » — Que devait être la musique du pauvre Paër, pour être pire qu’un tel livret ! Rien de plus ennuyeux que cette histoire vertueuse, opéra conjugal et lugubre qui sent la cave et le renfermé. Léonore ne se dévoue même pas comme Alceste, en plein air, sous le ciel riant de la Grèce. Et puis Alceste du moins est antique, elle est reine, et bien drapée ; Léonore n’est qu’une bourgeoise, et travestie encore, ce qui est toujours un élément considérable d’ennui. Quant à Florestan, en dépit d’un air admirable qu’il chante sur la paille des cachots, il manque encore plus de relief qu’Admète ; il a l’air d’un sujet de pendule.

Pas plus qu’Orphée ou Alceste, on ne joue maintenant en France Fidelio ; force est donc d’en parler d’après la seule lecture, et par conséquent avec une certaine réserve. On nous dit que Fidelio est une merveille au point de vue du théâtre ; nous n’oserions le dire nous-même sans avoir vu l’ouvrage. A la lecture, on y trouve des pages magnifiques ; mais (à l’exception du quatuor du pistolet), des beautés plutôt musicales que dramatiques. Il faut le reconnaître : l’opéra, ou le drame lyrique, ou le drame musical, peu importe le nom, n’a pas été créé par Beethoven. Il a été créé par Gluck et continué par Weber plus encore que par Beethoven : le Freischütz marque, dans l’histoire du théâtre, une plus grande date que Fidelio.

Le caractère dominant de Fidelio, c’est l’austérité. Beethoven, qui ne comprenait pas que Mozart eût mis en musique une pièce aussi licencieuse que Don Juan, voulait un sujet avant tout moral, lui, le chaste solitaire, qui ne badinait point avec l’amour. Sa Léonore est de la race des épouses héroïques. On le devine tout de suite, rien qu’aux premières mesures d’un trio du premier acte, où la jeune femme demande au geôlier Rocco de la conduire auprès du prisonnier. Rocco la félicite de sa compassion. Le brave homme bavarde en vrai concierge, tandis que Léonore, mettant dans sa voix une charité, un amour que Rocco ne peut soupçonner, s’écrie : « J’aurai le cœur d’y pénétrer. » Et aussitôt, avec une tendresse frémissante, mais tout bas et se parlant à elle-même, elle ajoute : « Pour une telle récompense, l’amour saura souffrir un spectacle douloureux. » La phrase est superbe, et couronnée par un grupetto singulièrement expressif.