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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/326

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fîn’ora farmi languir cosi ? dans cette phrase caressante, arrondie ! Et déjà l’orchestre de rire, de courir, et Suzanne aussi de rire sous cape, de répondre par des si des no vivement croisés aux instances du comte : Verrai ? Non mancherai ?

Mais dans tout le rôle de Suzanne, il n’y a rien de pareil à l’air du dernier acte : Deh ! vieni, non tardar. Dans nul autre on ne sent autant d’amour. Pour qui ? Pour le comte ? Pour Figaro ? Pour Chérubin ? Qui sait ? Pour le premier peut-être, qui viendra par cette belle soirée, sous les grands marronniers, prendre la main de la jeune fille. A force de parler d’amour, on finit par en avoir l’âme pleine. Suzanne, Chérubin, la comtesse en sont un peu là, à la fin d’une pièce où tout le monde fait l’amour, ou le défait. Dans cet air du dernier acte, on sait que Suzanne plaisante, qu’elle n’ira pas jusqu’au bout de sa plaisanterie, et pourtant l’on doute, tellement la mélodie est tendre, voluptueuse même, et languissante de désir ; tellement les notes : Vieni, ben mio ! tellement la terminaison retombante : incoronar di rose, ressemblent à une attente, à un appel de véritable amour.

Ne quittons pas Mozart avant de saluer une de ses femmes les plus aimantes et les plus aimables : la comtesse. Entre elle et doña Elvire, quelle différence ! Elvire n’est même plus très belle ; peut-être ne l’a-t-elle jamais été. Don Juan a dû l’épouser par convenance. Tandis que la comtesse ! d’abord, il s’en faut qu’elle ait fait un mariage de convenance, celle-là. Et puis elle est encore si séduisante ! Nous n’avons jamais entendu l’air Dove sono ! bei momenti, ce chant si plein, cette mélodie au contour si arrondi, sans nous figurer les bras de la comtesse, de beaux bras injustement délaissés. Et comme, à la manière dont cette femme chante et pleure, avec une noblesse sans emphase, avec une douleur sans acrimonie, comme on sent qu’elle est inclinée à l’amour, qu’elle en a le regret et le désir encore, qu’il est imprudent de l’abandonner et de la laisser jouer avec son joli page ! Avec Elvire, il n’y avait pas de danger : elle était trop foncièrement, trop aigrement honnête, sa vertu était inattaquable. La comtesse est moins sûre d’elle. Mais, du moins, elle ne court pas les rues sur la piste de son mari, et quand, pour le regagner, elle est forcée de recourir à un stratagème, elle sent bien ce qu’il y a d’un peu risqué dans sa démarche ; elle a honte d’en venir malgré elle à des subterfuges, à des déguisemens dont souffre sa fierté délicate.

Des Noces à Fidelio, le passage est brusque et la transition manque. Beethoven au théâtre n’a pas la grâce de Mozart. Il n’a pas non plus la grandeur de Gluck, du moins il n’a pas la même. Cela tient un peu au sujet de son opéra. L’histoire de Fidelio est une pauvre histoire. Sous le titre honnête de Léonore ou l’Amour conjugal,