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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/323

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nous à l’Opéra, pendant qu’un Ottavio de troisième ordre roucoulait mollement aux pieds de la farouche orpheline : « Ce n’est pas la peine, elle est butée ! »

Zerline, au contraire, n’est pas butée. Elle ne ferme pas l’oreille aux propos d’amour, on ne lui a pas tué son père. La voici, plus naïve d’abord et plus tendre que ne sera la Suzanne des Noces, s’en laissant conter dans le duo : Là ci darem, avec candeur et crédulité. La pauvrette peut-être ne voit pas encore trop ce dont il s’agit. Elle l’apprend, comme on sait, pendant le bal, et l’on sait aussi quel cri elle en pousse. Dès lors, elle n’est plus la même ; on s’en aperçoit au Vedrai Carino ! tout différent du Batti, Batti, o bel Masetto ; cent fois plus fripon, plein de sous-entendus, de réticences et de promesses, expressif même par les silences, par les hésitations de la petite rusée, qui semble chercher des mots difficiles à dire.

Mais voici bien une autre amoureuse : en mantille et robe de velours, l’éventail levé, le peigne en bataille au sommet du chignon, Elvire accourt. Amoureuse, elle l’est amèrement, furieusement. Elvire, au milieu des femmes de Mozart, occupe une place à part ; on dirait un citron dans une corbeille d’oranges. Quelle aigreur ! Écoutez ce tapage de mégère : Ah ! chi me dice mai Quel barbaro dove è ! Qui pourrait bien me dire où est le barbare ? Pour un peu elle dirait « mon pendard, » comme la Martine de Molière. Tout cela lancé d’un ton raide, saccadé, avec un rythme cassant, avec des pincemens et des grincemens de violons. De petites entrées hargneuses d’instrumens à cordes renforcent l’irritation d’Elvire ; les syncopes hâtent sa course haletante, infatigable, sur les talons de l’infidèle. « Si je retrouve l’impie, chante-t-elle littéralement, je lui arrache le cœur. » Et ce doux projet l’exalte ; elle prodigue en y pensant des notes piquées et pointues comme des coups d’épingle, elle jette même pour finir certaine phrase qui sonne comme une fanfare de colère. C’est qu’au fond cette virago a de la race et de l’allure. Son second air (car elle a la manie des airs) est d’une grande dame. Mi tradi quell’ alma ingrata ! Ici la colère est tombée ; Elvire souffre, non plus dans son orgueil, mais dans son amour. Cet air a plusieurs reprises, qu’il faudrait dire en accentuant chaque mot, en graduant la douleur, un peu comme le faisait Mme Viardot, dans l’air d’Orphée : J’ai perdu mon Eurydice. Hélas ! ce n’est pas ainsi qu’on le dit d’ordinaire : les cantatrices ânonnent cette belle page, qui prend alors une fâcheuse ressemblance avec une étude de Lecarpentier.

Encore un air d’Elvire : Ah ! fuggi il traditore ! de nouveau raide et grincheux. Mais dans le merveilleux trio du balcon, l’épouse se radoucit. L’influence de la nuit, la tiédeur de la brise, et surtout la