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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/322

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II

Mozart n’a pas donné à l’amour la grandeur et la gravité de Gluck. Il ne l’a jamais pris au tragique, à peine au sérieux. Chez Mozart, pas de ces passions dont on meurt, pas de ces tendresses héroïques. Qui donc, dans Don Juan ou dans les Noces, aime profondément ? Elvire peut-être et la comtesse : l’une insupportable et l’autre charmante. Mais les autres ! Mais don Juan, mais Zerline, mais le comte, Suzanne, Chérubin ! Deux libertins, une paysanne futée, une rusée soubrette, un gentil gamin ! Chez eux tous, coquetterie, galanterie, effronterie ; toutes les grâces, tous les charmes, toutes les licences, tous les sourires de l’amour, sans aucune de ses vertus, de ses épreuves ou de ses larmes. Amour à fleur de chair, où les sens ont plus de part que le cœur, amour que Chamfort connaissait et qu’il a défini.

Don Juan, par exemple, courant après toutes les mantilles d’Espagne, a-t-il jamais eu en tête les théories qu’on lui a prêtées depuis ? A-t-il jamais réfléchi et raisonné sur l’amour ? Le voit-on épris d’idéal,

Et fouillant dans le cœur d’une hécatombe humaine,
Prêtre désespéré, pour y chercher son Dieu ?

Le dieu qu’il cherchait dans l’hécatombe humaine, ou plutôt féminine, n’était que son désir, cet éternel et vulgaire désir que nous connaissons tous, que beaucoup suivent, sans aller, comme don Juan, aux extrémités de la débauche et du crime, mais aussi sans y mettre, comme ses admirateurs, tant de prétention et de philosophie.

Cet amour tout simple, sans complications psychologiques, cet amour ordinaire, dirions-nous, si jamais l’amour était ordinaire, Mozart l’a chanté d’une exquise façon. Ne parlons pas de la sérénade, dont il y aurait à parler éternellement. Laissons ce délicieux appel d’amour d’un grand seigneur à une chambrière, laissons le héros, pour ne regarder que ses victimes. Anna n’aime point ; elle ne fait que haïr. A peine aime-t-elle Ottavio ; elle l’estime, voilà tout. Il faut que le pauvre Sigisbé en prenne son parti, qu’il se résigne à donner le bras à cette noble pleureuse, sans prétendre à baiser jamais fût-ce le bout de son voile de deuil. Il a beau lui chanter un air respectueusement tendre où les vocalises mêmes prennent une allure chevaleresque, héroïque, jamais Anna ne sera sa femme. On le disait plaisamment un jour auprès de