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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/321

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Impuissante à se faire aimer, Armide a dû recourir aux enchantemens. Cet amour ardemment souhaité, elle l’a surpris, volé ; peu s’en faut qu’elle ne le méprise et ne le déteste maintenant, cet amour si différent du sien, comme soupire amèrement la pauvre humiliée ! Plus elle regarde au fond de son âme, plus elle y voit croître une passion, si impérieuse qu’il lui faut à tout prix une satisfaction, celle-ci fût-elle de la part de Renaud inconsciente et involontaire. Ici l’emphase a disparu. Sincère, touchante, plus que toute autre héroïne de Gluck, Armide est vraiment femme.

Mais à peine elle se sent chanceler qu’elle se relève. Elle n’a point perdu « tout le soin de sa gloire, » et, se raidissant contre elle-même dans un effort désespéré, elle appelle la Haine à son secours. L’air est si pathétique, si terrible, qu’on oublie l’allégorie et la Haine personnifiée par une femme, comme l’Amour dans Orphée. qu’elle est tragique, Armide, se torturant elle-même, se serrant le cœur à le briser ! Parfois, au milieu de son évocation, un cri déchirant lui échappe : Sauvez-moi de l’amour, s’écrie-t-elle, en proie à l’épouvante, au vertige de la passion. Tout le développement de cet air est magnifique ; l’accompagnement, rythmé de même durant trois pages, ne paraît pas un instant monotone. La mélodie passe par des tonalités qui en rehaussent la force et la beauté, tandis que les dissonances de l’orchestre l’accentuent avec violence.

C’est de plus en plus beau. La Haine accourt, ameutant contre l’Amour ses sœurs furieuses. Pareil à un torrent débordé, le chœur roule, emporte tout dans sa course. Chant et accompagnement se poussent, s’entraînent l’un l’autre. Tout à coup, sous l’exorcisme foudroyant de la Haine, Armide se redresse, ou plutôt se retourne, et par un admirable revirement : Arrête, supplie-t-elle, Laisse-moi sous les lois d’un si charmant vainqueur ! vaine prière ! orchestre et chœurs sont déchaînés et poursuivent leur imprécation, quand, au-dessus de ce fracas, de ces dissonances, de cet accompagnement effréné, Armide pousse un cri si poignant, que tout s’arrête. Alors les Furies à leur tour font volte-face. C’est à l’Amour maintenant qu’elles dévouent la malheureuse. Elles s’éloignent, et la pauvre femme recueille ses dernières forces, retient son dernier souffle pour s’abandonner, pour se donner enfin tout entière : Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi, Et prends pitié d’un cœur qui s’abandonne à toi. La lutte a été héroïque ; la défaite est touchante, et de cet acte on peut dire, mais sans ironie, que la chute en est amoureuse, admirable.

Voilà le point culminant d’Armide, et peut-être les pages les plus passionnées que Gluck ait jamais consacrées à l’amour.