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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/300

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il se montrait tout à fait insensible aux magistrales théories du « pouvoir législatif et constitutif » élaborées par le duc de Saini-Simon.

Il fallut se soumettre comme toujours. Pressés d’en finir, convaincus d’ailleurs, par l’invincible résistance de Louis XIV, qu’il leur offrait, dans les circonstances, tout ce que les lois du royaume l’autorisaient à leur donner, les ministres de la reine acceptèrent ses propositions. Dénoncé à Torcy pur Nancré, l’un des intimes du duc d’Orléans, et au roi par Torcy, Saint-Simon prit peur. Il avait beaucoup à se faire pardonner, ayant endoctriné l’opposition de longue date et de toutes ses forces. Après avoir mis sa conscience à l’aise en obtenant de son vénérable ami Beauvilliers qu’il voulût bien, non-seulement le prier, au nom de leur amitié commune, mais encore lui ordonner, au nom des intérêts de l’état, de renoncer aux opinions qu’il avait émises, de réparer le ruai inconscient qu’il avait fait, il travailla consciencieusement, de ses propres mains, à renverser l’édifice superbe qu’il avait si laborieusement construit. Grâce à son éloquence, la situation, en quelques jours, changea complètement d’aspect. Les ducs de Berry et d’Orléans acquirent des convictions radicalement contraires à celles qu’on leur avait d’abord inculquées. Tout obstacle fut aplani. L’assentiment aux volontés du roi devint unanime. Il décida que la séance de l’enregistrement aurait lieu le 15 mars 1713, que les pairs de France. notamment son neveu et son petit-fils, s’y rendraient, et que, suivant l’engagement pris envers Bolingbroke, l’ambassadeur extraordinaire de sa majesté britannique pourrait y être présent.

Depuis quelque temps déjà, les relations diplomatiques avaient été rétablies, entre la France et l’Angleterre, par l’envoi simultané du duc d’Aumont à Londres et de lord Shrewsbury à Versailles [1]. Ancien chambellan de Jacques II, dont il avait perdu la confiance par son zèle pour la foi anglicane, fougueux partisan, conseiller privé et conseiller d’état de Guillaume III, grand-chambellan de la reine Anne, destiné à remplir, après son ambassade en France, les fonctions de vice-roi d’Irlande et de grand chancelier de la couronne, à peine âgé de cinquante ans, doué d’une physionomie particulièrement avenante, d’une agréable faconde et d’une affabilité séduisante qui l’avaient fait surnommer dans son pays « le roi des cœurs, » Charles Talbot, duc de Shrewsbury, était un personnage de très grande distinction et de très haute importance. Sa femme, fille du

  1. L’ambassade de France avait d’abord été destinée au jeune Douglas, duc de Hamilton, l’un des plus dévoués serviteurs de la reine. Il fut tué ou plutôt assassiné, dans un duel avec lord Mohun, à la veille du jour fixé pour son départ.