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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/276

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au reste, ne compte nullement sur les honneurs qu’on a tout d’abord résolu de lui faire rendre par la population et les autorités de la capitale. « C’est un vrai Anglais, écrit Bonnac, qui met, dans la poursuite des affaires dont il est chargé, toute la fermeté et la hauteur dont cette nation est capable [1]. Or, jusqu’à nouvel ordre, il entend ne contracter aucune obligation envers le roi d’Espagne, qu’il considère encore comme l’ennemi de sa souveraine et de son pays. Depuis Saint-Sébastien, il a voyagé, pendant plusieurs jours, à dos de mule, comme un simple particulier, et il a prié son compatriote, le banquier Arther, de lui envoyer son carrosse à une journée seulement de la capitale, afin qu’A y pût faire une entrée décente. La politesse ne lui ayant pas permis de repousser les obséquieuses instances du gouverneur de Burgos, il est arrivé, le 18 octobre, à Madrid, dans la voiture d’un fonctionnaire du royaume, et cette voiture l’a mené chez le duc de Popoli, dont il a dû, à son corps défendant, subir la pompeuse hospitalité, que défraie généreusement la bourse du roi. « Mais il s’est bâté de louer une maison, — mande, le 24, du Bourk à Torcy, — et il y va loger aujourd’hui. La magnificence avec laquelle on l’a traité loi fait de la peine, car il ne paraît pas dans le dessein de faire ici une figure qui y réponde. »

S’il faut en croire le chevalier, dont les pénibles mécomptes expliquent suffisamment la sévère partialité, le comte de Lexington n’a de noble que le nom et le titre. Ses instincts sont bourgeois et ses aspirations mesquines, ses dispositions malveillantes envers l’Espagne, hostiles, haineuses même à l’égard de la France. « C’est un homme assez particulier, qui n’aime pas le faste. Il a pris une maison de 200 pistoles de rente ; toute sa famille ne sera composée que de vingt personnes… Il n’a pas un seul homme de qualité avec lui… Il faut que je dise à votre Excellence ce que j’ai pu découvrir des sentimens de ce nouveau ministre et de ses talens. Il hait parfaitement la France, et a déclaré à un homme, qui me l’a dit, qu’il était charmé de trouver dans les peuples, partout où il a passé, une grande aversion pour les Français… Il conta hier soir à une femme de son pays, de laquelle je le sais, qu’entre Sainte Sébastien et Vittoria un vénérable vieillard, qui lui avait donné un magnifique repas, lui dit qu’il crèverait et étoufferait s’il ne lui était pas permis de dire librement ce qu’il pensait de l’infâme nation française. Il ajouta que, partout où il passait, les peuples se mettaient à genoux et l’appelaient le « rédempteur de la tyrannie française. »

  1. Bonnac à Torcy, 6 novembre 1712.