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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/210

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et il n’est pas donné à tout le monde d’être quelqu’un et de pouvoir dire : « C’est moi ! »

Sastrow avait eu plusieurs raisons d’écrire ses mémoires. Il avait beaucoup d’ennemis, qui l’accusaient d’être arrivé pauvre à Stralsund et d’avoir rançonné la ville, abusé des sceaux pour remplir sa bourse. Il tenait à démontrer à son fils Jean le docteur, à ses deux filles Catherine et Amnistie, à ses deux gendres Gottschalk et Clerike, que l’origine de sa fortune était pure, qu’il s’était péniblement enrichi par son travail, par une sévère économie, en fuyant les tavernes, en ne figurant que de loin en loin aux noces et banquets : « C’est grâce à ma sagesse, leur disait-il, c’est en m’accordant tout au plus quelque plat favori, arrosé d’une bonne rasade, que j’ai acquis assez d’aisance pour faire crever de dépit le diable et ses acolytes. » Il avait aussi à cœur de leur persuader que la modestie, une certaine tenue, sont les meilleurs moyens de parvenir. Il avait connu la misère, traversé de sombres défilés, et il avait appris à assouplir son orgueil, son naturel impétueux et violent.

On raconte que son fils le docteur ayant dégaîné un jour en plein conseil, il lui cria : Johannes, modeste, modeste ! Il rappelle sans cesse à ses enfans que le Dieu de justice bannit de son royaume les orgueilleux, « que les hautains qui relèvent trop le nez, que ceux qui se croient membres de la trinité qui régit l’univers et ne suivent d’autre loi que leur bon plaisir finissent toujours mal. » Témoin le fameux bourgmestre Wulf Wulflam, réputé l’homme le plus riche de la Poméranie et qui se ruina par son faste. La veuve de ce grand personnage était d’humeur si superbe qu’à ses secondes noces, elle fit venir de Stettin les musiciens du prince, et qu’elle marcha du logis à l’église sur un tapis de drap anglais. « A la garde-robe même, ajoute Sastrow, elle n’osait que du plus fin lin de Riga. » Tant de vanité attira sur elle la vengeance céleste ; elle fut réduite à la mendicité. De toute sa splendeur évanouie, elle ne conserva qu’une sébile d’argent pour quêter de porte en porte, et elle disait : « Faites la charité à la pauvre femme riche. » Un jour, elle supplia une de ses anciennes domestiques de lui donner un peu de toile pour s’en faire une chemise et une collerette. Émue de pitié, la servante la renvoya les mains pleines, en lui disant : « Voyez, madame, cette toile que je vous donne provient du lin dont vous usiez à la garde-robe et que j’ai soigneusement recueilli, nettoyé et filé. »

Sastrow était bien aise aussi de laisser à ses descendans le récit de ses aventures, des petits et grands événemens auxquels il s’était trouvé mêlé. Avant d’être bourgmestre, il avait voyagé, couru le monde, passé deux années à Spire, siège de la chambre impériale, capitale de la basoche germanique, et plusieurs semaines dans la