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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/207

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noir et le même manteau rouge que quand je l’avais quittée. Elle avait eu vent de la nouvelle, et elle arrivait comme un aigle, les ailes étendues. J’allai au-devant d’elle, mais elle était si bouleversée par l’émotion, que je dus l’accoter contre la maison pour l’empêcher de tomber, après quoi je continuai au-devant du vieux, qui était tout à fait infirme et clopinait en arrière avec deux bâtons. J’ai à peine besoin de dire qu’il fut pire que tous les autres en me revoyant comme ça, tout d’un coup. Je le fis entrer, et j’eus de la peine à le mener jusqu’à une chaise. Aucun de nous ne dit rien pendant longtemps. A la fin, le vieux dit : « Mon enfant, je ne croyais pas te revoir. »

Il suffit d’un sentiment un peu profond pour réveiller le poète qui dort au fond de chaque homme. Lawrence a été poète en dépeignant cette vieille femme éperdue, son manteau rouge flottant au vent, et qui fond sur son enfant « comme un aigle aux ailes étendues. »

Quelques années après sa visite au village, il fut mis à la retraite avec une pension de 18 sols par jour, qui fut portée sur la fin à 25 sols. Ses Mémoires se terminent par une sorte d’envoi au lecteur d’une humilité touchante : « Je me suis efforcé, dit-il, de raconter du mieux que je pouvais, — et je sais que ça laisse bien à désirer, — et en n’étant pas long, de manière que la populace de l’endroit puisse le lire en quelques heures, les scènes principales de ma vie, reliées aux diverses campagnes dans lesquelles j’ai servi ; et, bien que je sois fâché de ne pas pouvoir donner au lecteur plus de détails sur la Péninsule et Waterloo, je crois que, si mes anciens camarades eux-mêmes, ceux qui ont fait les mêmes campagnes, examinaient mon ouvrage, ils ne pourraient pas dire que les renseignemens que j’ai donnés ne sont pas exacts. » Nous souhaitons à tous les historiens de pouvoir se rendre le même témoignage à la dernière page.

Le sergent Lawrence est mort en 1867. Et c’est toute son histoire.

On conviendra qu’il était impossible de rencontrer une âme plus simple, comptant moins de rouages et de ressorts, plus strictement réduite, en fait d’idées et de sentimens, au fonds commun et éternel de l’humanité. De plus, ce qu’elle en possédait était encore mal dégagé de l’instinct, comme on voit des alluvions récentes qui ne sont plus l’eau et ne sont pas encore la terre ferme. C’était à tous les points de vue une âme élémentaire, dont l’inventaire était bientôt dressé, et rendue d’ailleurs calleuse par une longue expérience des hasards de la guerre, de sa licence et de ses férocités. Quelques affections de famille, sincères mais peu encombrantes ;