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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/199

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fusse au moins à un mille, j’entendis distinctement les clameurs et le tumulte dès qu’eut cessé le bruit du canon et de la mousqueterie. Le lendemain matin, je me traînai comme je pus dans la ville en m’aidant d’un bâton,.. et là, pour sûr, je trouvai les choses en bel état. On avait roulé des barriques de vin dans la rue et on les avait défoncées pour que chacun pût y boire. Quand les officiers essayaient de rétablir l’ordre en renversant ces barriques, les hommes, qui étaient ivres, se couchaient par terre pour boire à même le ruisseau, où coulait ainsi un mélange de toute sorte de liqueurs. Les portes avaient été brisées dans toute la ville, aussi bien aux étages supérieurs qu’au rez-de-chaussée, en appliquant le bout des canons de fusil sur le trou des serrures et en faisant tout sauter. J’ai vu, de mes yeux vu, un prêtre tout nu, que quelques-uns des nôtres avaient jeté ainsi dans la rue et qu’ils poursuivaient en le fustigeant ; ils lui en voulaient à cause de la façon dont ils avaient été traités dans un couvent, lors d’un précédent séjour dans la ville. »

Quelque sincèrement indigné que fût Lawrence, nous craignons qu’il n’ait été en boitant chez l’orfèvre, et que son dégoût n’ait redoublé en trouvant les armoires vides. Sa vertu était moins farouche quand il pouvait prendre sa part du butin. Durant sa promenade dans Badajoz, nous voyons son humeur se radoucir singulièrement au moment où il rencontre un homme de sa compagnie, qui lui montre un gros sac d’argent et lui promet de ne pas « le laisser manquer. » Il reprend aussitôt après son ton scandalisé : « Mais pendant que quelques-uns de nos soldats se livraient à toute cette débauche, je dois dire un mot d’éloge pour un grand nombre qui valaient mieux, et qui faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour calmer la férocité des autres. Ce matin-là, j’en rencontrai beaucoup, qui disaient combien ils étaient fâchés de penser que les soldats ne pouvaient pas s’empêcher de se porter à de pareils excès. Des maisons respectables étaient saccagées du haut en bas, sans égard pour les supplications des quelques personnes qui y étaient restées. Souvent on détruisait ce qu’on ne pouvait pas emporter. On menaçait les hommes pour les obliger à donner leur argent, et on traitait quelquefois les femmes de même. Comparativement, je crois qu’il se commit peu de meurtres ; mais il y en eut sans doute quelques-uns. »

« Lorsque toute cette canaille fut ivre-morte et qu’un certain nombre furent vraiment morts de leurs excès, alors seulement la pauvre ville put respirer un peu. Le matin, on mit de garde quelques troupes fraîches et on dressa quelques potences ; mais on ne s’en servit guère. Deux ou trois officiers avaient été tués en essayant de