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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/195

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défaut. On se croirait au théâtre, tant le hasard se montre un grand maître dans l’art de préparer les scènes à effet. La coïncidence rapportée par Lawrence n’est certes pas impossible : elle vient trop à propos. Il y a des épisodes de ce genre touchant et invraisemblable dans les pièces militaires qu’on joue aux baraques de la foire. Au surplus, voici l’anecdote. Si Lawrence l’a embellie, c’est à son insu ; nous le savons incapable d’inventer.

C’était en France, le soir de la bataille de Toulouse (10 avril 1814). « La nuit étant tombée et le feu ayant cessé partout, les hommes se mirent à examiner le terrain conquis, principalement en vue de trouver du bois. Il arriva que je rencontrai un Français grièvement blessé. Je lui demandai si je pouvais faire quelque chose pour lui. Il avait reçu une balle dans l’estomac. Il me demanda de l’eau. Je lui en donnai de mon bidon, qui était presque plein. Il but de bon cœur, et presque aussitôt l’eau ressortit par la blessure. Mais le plus étonnant fut qu’il me montra la maison de son père, — autant que je puis en juger, elle était à un demi-mille, — et me dit qu’il y avait six ans qu’il n’avait vu ses parens ; depuis qu’il était revenu dans le pays, il n’avait pas pu s’échapper pour aller les voir. Il me pria de l’y conduire, pour qu’il pût mourir en présence de ses parens ; mais je lui répondis que cela m’était impossible, parce qu’il y avait une masse de Français là-bas. Alors je me procurai une vieille couverture dans laquelle je l’enveloppai, l’installant aussi confortablement que le permettaient les circonstances, et je le quittai pour aller moi-même reposer, et il avait l’air beaucoup plus résigné à son terrible sort. Et, après avoir mangé mon souper et bu ma ration de grog, je m’enveloppai dans ma couverture, me couchai et fus bientôt endormi. Je m’éveillai de bonne heure le lendemain matin et, n’ayant rien de particulier à faire, je me glissai hors de ma couverture et mis toutes mes affaires en ordre ; et ensuite, plus par curiosité que par tout autre motif, j’allai voir si le pauvre Français vivait encore ; mais la mort devait remonter à plusieurs heures, car il était tout froid et raide. »

Est-ce la crainte de paraître sentimental qui lui fait dire qu’il a agi « plus par curiosité que par tout autre motif, » ou serait-ce la peur qu’on ne le croie meilleur qu’il n’était ? C’est probablement l’un et l’autre. Il composait ses Mémoires, à ce qu’il nous confie, en vue de « la populace, » et il ne se souciait peut-être pas de prêter à sourire à ce public spécial. D’autre part, on connaît sa modestie, et il était encore poussé ici par un goût d’exactitude qui allait chez lui jusqu’à la manie. Jamais il ne put prendre son parti des principes selon lesquels se rédigent en tout pays les bulletins officiels des armées. Par exemple, il savait pertinemment, lui qui