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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/194

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pour avoir laissé à un malheureux blessé une petite part de ses vivres et une de ses pièces de monnaie ; quant aux fèves, il n’est guère douteux que Lawrence les donna pour faire de la place dans son sac, et parce qu’elles ne valaient rien. Aussi n’avons-nous jamais dit que Lawrence fût un grand cœur. Nous avons insisté, au contraire, sur l’absence chez lui de toute qualité remarquable, et c’est ce qui donne un intérêt pathétique à sa modeste destinée. Son sort est celui de tous les simples aux prises avec la vie, et les désavantages avec lesquels ils entrent dans la lutte sont bien propres à nous remplir de pitié. L’épreuve de traverser ce monde est la même pour eux que pour nous, et ils ne sont pas munis comme nous de la foule bigarrée de sentimens et de préjugés, d’idées et d’usages, de bienséances et de conventions, qui nous fournissent de nombreux points d’appui aux jours de tentation ou de difficulté. Sur quoi s’appuyer quand on est un Lawrence ? Combien sont rares, dans ces âmes grossières, les forces vivifiantes qui soutiennent et relèvent ! Qu’elles sont dignes d’indulgence quand elles sortent de la lutte ou salies ou meurtries !

Et, après tout, ce que fit Lawrence n’était pas si peu de chose. Les souffrances des armées d’Espagne étaient terribles. Comme elles tenaient à la nature du sol, au climat, au caractère de la population, elles n’épargnaient guère plus les amis que les ennemis. L’armée anglaise était arrivée à Vittoria après trente et un jours de marche, dont quinze « à travers des difficultés presque insurmontables. » Les soldats étaient nu-pieds ou il ne s’en fallait guère. « Il restait certainement, dit notre consciencieux narrateur, un morceau du dessus de mes bottes, mais presque toute la semelle était ma semelle naturelle, faisant partie de mon pied. » On manquait de vivres. Les hommes passèrent une partie de la nuit qui précéda la bataille à chercher à manger, et la compagnie de Lawrence s’estima heureuse d’avoir trouvé de la farine et des fèves, qu’ils firent cuire à l’eau claire et dont ils serrèrent les précieux restes pour le lendemain. Dans une telle détresse, du pain et de la viande étaient un trésor, et peu d’affamés auraient consenti à en laisser la moindre parcelle à un homme qui n’en profiterait pas, puisqu’il était expirant. Lawrence comprit que le blessé ne se rendait pas compte de son état, puisqu’il demandait des provisions, et ce fut pour lui laisser son illusion et lui procurer une mort tranquille qu’il sacrifia une partie de son butin. La délicatesse du sentiment prouve qu’à défaut d’un grand cœur, il possédait un bon cœur.

Il raconte, quelques chapitres plus loin, une autre histoire de blessé qui est également à son honneur. Celle-ci a toutefois un