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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/185

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ne voyait guère dans ses petits que des bouches à nourrir. La mère était une ménagère économe et soigneuse. Le dimanche, pour aller à l’église, elle porta toute sa vie un manteau rouge et un chapeau noir qu’elle avait dû recevoir en héritage, car ils avaient toujours été très vieux.

George Eliot croyait que la position géographique du lieu où nous sommes élevés exerce une grande influence sur notre développement intellectuel. La circulation des idées, disait-elle, suit la circulation générale ; en conséquence, les régions du centre, où n’atteint pas le mouvement de la mer et des frontières, produisent les esprits les plus engourdis. D’après cette loi, le comté de Dorset, situé sur la Manche, entre les deux grands ports de Plymouth et de Portsmouth, aurait dû contenir une population éveillée, sachant les nouvelles et ayant des idées. Il y a cent ans, c’était tout le contraire. Lawrence a peint d’un mot, sans y songer, les villages endormis de son enfance. Étant en Espagne, il remarque un homme qui passe des jours entiers sur le pas de sa porte, dans l’espoir qu’il arrivera quelque chose pour le distraire. « C’est, dit-il, comme chez nous. Qu’il arrive du nouveau, que quelqu’un ait seulement un chapeau neuf : tout le village est sens dessus dessous. » Les jours où personne ne s’était acheté un chapeau neuf, les villages du Dorset ne pensaient à rien, et ce n’était pas la famille Lawrence qui aurait manqué à la règle. Penser est un luxe, comme aimer, et le pauvre pense peu ; il n’en a pas le loisir, il est trop occupé de gagner de quoi manger.

Ce qu’il apprit à l’école ne put ni ouvrir ni fausser l’esprit du jeune William. Il était censé savoir lire, mais nous le voyons, dans ses Mémoires, se faire lire une lettre par un passant. Il n’y a pas là contradiction. Quiconque a habité la campagne a observé que les cerveaux incultes ont deux manières de savoir lire : en attachant un sens aux mots prononcés, ou en n’y attachant aucun sens. Il y a pour le paysan un pas difficile à franchir entre l’opération mécanique d’épeler et l’effort d’abstraction nécessaire pour identifier l’idée la plus simple avec de petits signes noirs. William Lawrence n’avait apparemment point franchi le pas, et, quand il tenait à comprendre, il s’adressait à plus savant que lui. Nous avons vu qu’il ne savait pas du tout écrire. Chose curieuse, il réussit à le cacher au régiment. Il servit dix-sept ans, devint caporal, puis sergent, sans que ses officiers aient jamais découvert qu’il était incapable de tenir une plume. Il avait le don des illettrés pour calculer de tête, et gardait tous les comptes imaginables dans sa mémoire. Lorsqu’il était indispensable de présenter un écrit, il s’ingéniait et se le faisait faire. Il se garde bien d’avouer qu’il dicte