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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/180

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la société de Londres et les clubs peuvent se tromper et se trompent presque toujours : le peuple ne peut se tromper. » Et sa devise est « Trust the people, ayez foi dans le peuple. » Il a même prononcé le mot significatif d’appel au peuple, bien que ce mot n’ait pas dans sa bouche un sens plébiscitaire. Mais, encore une fois, si vous voulez que le peuple s’émeuve, s’ébranle et s’arme pour la défense des intérêts conservateurs, donnez-lui quelque chose à conserver ! C’est ce point que ne perd jamais de vue le député de Paddington.

Il s’est aperçu, depuis longtemps, que les théories radicales sur la répartition de la propriété sont, financièrement, des impossibilités. Dans un discours prononcé à King’s-Lynn (20 octobre 1885), il a supposé réalisé, pour le comté de Norfolk, le plan de M. Chamberlain, qui accorde à chaque cultivateur trois acres et une vache. Avec autant de précision que de verve, il a prouvé, chiffres en main, que ce serait, à court délai, la banqueroute pour les contribuables et l’a ruine pour les malheureux qu’on veut bombarder propriétaires par décret. Et, en effet, les doctrines de M. George, soutenables dans une vaste région qui contient encore d’immenses espaces improductifs, deviennent un non-sens en Angleterre, dans un pays où la propriété foncière est le plus lourd des fardeaux et le plus mauvais des placemens. C’est un luxe de riches, qui ne tentera jamais le pauvre. John Stuart Mill, cet étrange penseur qui vécut enfermé dans une conception logique, également impropre à l’observation et à l’action, voulait, pour commencer ce qu’il appelait la nationalisation de la terre, distribuer au peuple les grandes étendues incultes des commons, si fréquentes dans le sud et l’ouest. Les avait-il regardées, les landes dont il faisait largesse aux pauvres, ce philosophe ? S’il avait gratté le sol du bout de sa canne, il eût trouvé, sous une mince couche de terreau, le sable, et, sous le sable, l’eau ; non pas l’eau qui humecte et vivifie, mais l’eau qui noie et pourrit les racines végétales. L’herbe elle-même n’y vient pas ; il n’y pousse que la fièvre, avec des bruyères et des ajoncs. Pour mettre ces terres en valeur, si la chose est faisable, il faudrait des efforts, des sacrifices, des avances de fonds, dont la petite culture est incapable. L’étendue des champs arables diminue d’un million d’acres chaque année ; les latifundia s’accroissent, et bien avant qu’on en soit venu à appliquer les idées de M. George, personne ne sera plus assez opulent pour posséder de la terre, car une ferme sera devenue une propriété plus stérile et plus coûteuse qu’un collier de perles ou une rivière de diamans. Les cultivateurs, découragés, émigrent vers les grandes villes ou vers les colonies. Comment arrêter ce mouvement ? Comment repeupler les campagnes ? Imaginez un petit tailleur de Birmingham ou de Manchester, gêné dans