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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/173

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protectionniste, il accusait le libre échange d’avoir rainé le paysan sans mettre l’ouvrier à son aise. Des deux, le dernier était aujourd’hui le plus misérable, à raison de la crise industrielle. Si bas que soit le prix du pain, il sera toujours cher pour l’ouvrier qui n’a point de salaire ! Peu à peu il s’était converti au principe qui est aujourd’hui accepté comme un axiome par les deux partis, à savoir qu’il ne faut pas imposer, ou qu’il faut imposer le moins possible, les denrées qui servent à l’alimentation du peuple. A cet égard, la marge était assez large encore pour les progrès à réaliser. « Savez-vous, avait-il dit dans son mémorable discours de Blackpool, savez-vous que votre chocolat paie 13 pour 100 à l’état, votre café 18, votre thé 47, votre brandy 114, votre rhum 504, et votre tabac, — le tabac du pauvre homme ! — jusqu’à 1,400 pour 100 ! » Mais il était chancelier de l’échiquier : ces anomalies allaient cesser. En toutes choses, il chercherait non à réformer, mais à restaurer, à remettre en honneur et en lumière les vieilles maximes de la constitution anglaise. Plus de shams, plus de humbugs ! Sa politique appellerait les choses par leurs noms, a policy of calling the things by their names : ce serait la politique de la sincérité et du bon sens.

Ces illusions durèrent peu. Lord Randolph trouva le désordre encore plus grand, le mal encore plus enraciné qu’il ne l’avait cru. Comment, en quinze ans, un budget de 1,700 à 1,800 millions de francs était-il monté à 2 milliards 1/2, auxquels il faut ajouter 800 millions de taxes locales, qui portent à 3 milliards 300 millions l’ensemble des charges annuelles pesant sur une nation de 30 millions d’hommes ? Ici, on n’a eu ni emprunt de 5 milliards, ni caisse des écoles, ni chemins de fer de l’état, ni aucune de nos grandes folies budgétaires. L’Angleterre a, il est vrai, plusieurs Tonkins ; mais il en a toujours été ainsi, et c’est là une condition presque normale de sa vie comme empire colonial et maritime. L’unique raison de cet immense accroissement de la dépense publique, c’est le gaspillage, l’absurde et inepte gaspillage. En Angleterre, depuis le premier commis de la trésorerie jusqu’à la dernière des filles de cuisine, tout le monde gaspille et met une sorte d’orgueil à gaspiller. Pour ne citer qu’un exemple, j’ai entendu dire à M. Gladstone qu’un quart, un tiers peut-être, du charbon extrait de la mine, est perdu par l’incurie de ceux qui exploitent, transportent ou emploient le précieux combustible. Il en est de même de l’argent des contribuables.

L’administration de la guerre et celle de la marine parurent au jeune chancelier de l’échiquier plus scandaleuses que toutes les autres. Cinq cent cinquante-sept employés touchaient un traitement supérieur à 11,500 francs. Chaque ministre, en arrivant, mettait