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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/172

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Ce fut une heure unique, inoubliable, dans sa vie. Cette place qu’avaient occupée les William Pitt et les Robert Peel, où il avait vu longtemps assis Gladstone et Disraeli, elle était à lui, non par droit de naissance, mais par droit de conquête ; il s’y installait en vainqueur, à trente-sept ans, dans toute la force du talent, dans tout l’éclat de la popularité. Il semblait désigné pour commander cette armée brillante, mais disparate, où les vieux whigs et les radicaux de la nouvelle école coudoyaient les purs tories. Il pouvait imiter l’Alexandre de Quinte-Curce, qui, avant la bataille d’Issus, harangue Grecs, Macédoniens et Thraces dans des dialectes différens et avec des argumens opposés. Le premier n’avait-il pas crié à lord Hartington : « Nos principes sont ceux que préconisait Palmerston en 1857. Venez à nous, aidez-nous, come over and help us ? » Ne s’était-il pas, en souriant, laissé accuser d’être, à sa manière, un radical ? Comme les radicaux, n’admettait-il pas la nécessité de réviser le règlement de la Chambre, de supprimer les séances tardives qui condamnent les politiciens aux fatigues et aux tentations du noctambulisme ? Comme les radicaux, n’était-il pas tout disposé, pour diminuer la congestion parlementaire, à développer raisonnablement le gouvernement local, et, par conséquent, à monter en croupe sur le dada de Joseph Chamberlain ? Enfin, comme les radicaux, ne reconnaissait-il pas, lui, fils de duc, que tout n’est pas pour le mieux dans la distribution de la propriété, et qu’il existe une question sociale ? C’étaient là des titres à la confiance des auxiliaires de l’aile gauche.

Et puis, il allait tenir la bourse de l’Angleterre, et, n’ayez pas peur, il la tiendrait serrée ! Par là, il commandait tous les départemens ministériels. On n’y dépenserait pas un penny de trop sans sa permission. « La grande affaire du parlement, avait-il souvent répété, n’est pas de légiférer, mais de discuter la loi de finances. » Il avait dit aussi : « Si l’archange Gabriel était au banc des ministres, je lui demanderais compte du dernier farthing qui sort de la poche des contribuables, » Maintenant, grâce à Dieu, l’heure était venue de faire succéder les actes aux paroles. Donc guerre aux folles dépenses, guerre aux abus, guerre à ces commis infatués, immuables, irresponsables, qui ne permettent même pas à un ministre de savoir ce qui se passe chez lui !

Si, à force de parcimonie, il arrivait à créer des excédens, — quel chancelier de l’échiquier ne caresse cet espoir pendant les vingt-quatre premières heures de son règne ? — il saurait bien qu’en faire. Dès ses débuts, il s’était montré assez dédaigneux envers l’économie politique, the dismal science, la science lugubre, comme disait Carlyle, celle qui, — prétendent les malveillans, — s’est le plus moquée des hommes, après la métaphysique. Résolument