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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/164

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Hartington, qu’à la fin d’une session sir H. Wolff a parlé 68 fois et adressé 34 questions au gouvernement, lord Randolph Churchill a fait 74 discours et 21 questions, M. Gorst a pris la parole 105 fois et fait 18 questions. On les appelle le quatrième parti, et ce nom, prononcé d’abord en souriant, passe dans la langue courante. Sir Di’ummond Wolff et M. Gorst se l’appliquent volontiers à eux-mêmes. Lord Randolph ne s’en sert jamais. Il vise plus haut. Être le caporal d’une escouade parlementaire, si distinguée qu’elle soit, ne peut Être le dernier mot de son ambition.


II

Lord Randolph a quitté son poste d’observation pour un poste de combat. Assis au premier banc, au-delà du gangway, il est visible de tous les côtés de la chambre, lorsqu’il se lève pour parler. La taille, un peu au-dessous de la moyenne, ne manque pas d’élégance ; mais le masque n’est pas beau. Une tête en boule, un nez court et retroussé, de gros yeux à fleur de tête, donnent au visage une expression singulière d’audace, quelques-uns disent d’effronterie. Le teint est pâle, légèrement plombé ; une grosse moustache blonde aux bouts effilés et tordus, des cheveux noirs, collés au crâne, séparés par une raie centrale qui s’élargit déjà, complètent cette physionomie. Si vous le rencontriez dans les rues de Paris, vous le prendriez pour un officier de cavalerie en bourgeois, — un de ceux qui feuillettent plus volontiers la Vie parisienne que la Théorie. Son attitude n’a rien qui impose ; son geste est monotone, machinal, parfois ridicule. En parlant, il boutonne et déboutonne sa jaquette ou sa redingote. Pendant des discours entiers, il abat son poing droit sur la paume de sa main gauche, avec la régularité d’un marteau de forge mû par la vapeur. Il insère des notes dans l’intervalle de ses cinq doigts allongés, et, lorsqu’il agite sa main ainsi chargée de papiers, fait songer les spectateurs à un moulin à vent. A d’autres, il donne l’idée d’un faiseur de tours ou d’un cantonnier qui cherche à arrêter un train par ses signaux[1]. La voix est forte et puissante ; elle étonne par son volume, comme le gros bruit qui sort du corps chétif du grillon ou de la cigale ; mais elle est creuse, sèche, dure, sans inflexions. Cette émotion, cette nervosité qui rendit muets, dans le parlement, un Gibbon, un Stuart Mill, et qui, dans les grandes soirées critiques, au début d’un discours solennel, donne à la voix d’un Gladstone certaine vibration particulière, est absolument inconnue de lord Randolph Churchill. Son sang-froid va

  1. W. Lucy, Diary of two parliaments. D. Anderton, Scenes in the Commons. J.-B. Crozier, lord R. Churchill, a study of the English democracy.