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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/100

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importance et sans commerce, somnolente dans sa ceinture de champs de blé et de collines verdoyantes semées de villas rustiques. Elle n’était ni représentée au parlement ni même pourvue d’un conseil municipal. La vie y était patriarcale ; pendant deux ans, John Brown dut servir sans recevoir de gages ; au bout de ce temps, ses patrons, satisfaits de son assiduité, lui allouèrent 6 shillings (7 fr. 50) par semaine. Puis, à l’expiration de son noviciat, son père lui fit don d’un souverain (25 francs), d’un costume neuf, et, s’estimant au terme de ses sacrifices, l’invita à ne plus compter sur lui et à aviser aux moyens de se tirer seul d’affaire.

En cette circonstance critique, M. Karl, qui avait pris bonne note de son intelligence et de son assiduité au travail, lui fit une proposition à laquelle l’apprenti était loin de s’attendre. Il lui offrit d’entrer comme associé dans sa maison. John Brown n’eût pas mieux demandé, mais les fonds lui manquaient. M. Earl lui suggéra alors de prendre à son compte un petit atelier qu’il avait fait construire et de se consacrer à la fabrication de la coutellerie, appelée à devenir avant peu l’une des spécialités de Sheffield. Un capital de 500 livres sterling (12,500 fr.) suffisait. Un de ses oncles consentit à s’en porter garant, et John Brown prit possession de cet atelier, qui devait plus tard, sous le nom f(Atlas, être l’une des plus gigantesques manufactures de l’Angleterre.

Si l’histoire a ses dates célèbres, points de départ d’évolutions politiques qui modifient la carte du monde et les conditions de l’humanité, l’industrie, elle aussi, a ses grandes découvertes, qui viennent tout à coup bouleverser les traditions du passé, inaugurer une ère nouvelle. La vapeur, et avec elle les chemins de fer et les bâtimens à marche rapide, ont profondément modifié la situation économique, les lois de l’existence des peuples. Cet immense anneau ferré qui enserre notre globe, qui s’étend comme les mailles d’un gigantesque filet sur l’Europe entière, ne compte guère plus d’un demi-siècle. On a peine à croire, aujourd’hui, à ce mot d’un de nos hommes d’état les plus éminens, qualifiant le chemin de fer, qui reliait Paris à Saint-Germain de « joujou bon à amuser les Parisiens. » On a peine aussi à se rendre compte de l’impulsion prodigieuse imprimée par la vapeur au lourd et pesant mécanisme social du commencement de ce siècle, de la révolution opérée dans les habitudes d’une population rivée au sol par la lenteur et la cherté des voyages.

Après quelques lentes oscillations, ce courant emporta tout, aussi bien ceux qui le niaient que ceux qui l’affirmaient ; de lui datent les fortunes colossales ; de nouveaux besoins avec les moyens de les satisfaire, une spéculation effrénée, une consommation de