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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/99

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Le roi passait de l’espoir au découragement, suivant les rapports qu’il recevait de Londres, de Paris ou de Pétersbourg ; son humeur s’en ressentait. Il n’avait pas connu les hésitations en 1840 ; il avait alors ratifié des deux mains le traité du 15 juillet, bien que désintéressé dans la question d’Egypte. Il était entré résolument dans la coalition fomentée par l’empereur Nicolas contre le roi Louis-Philippe. Une guerre de l’Europe monarchique contre la France révolutionnaire était son rêve. Il avait gardé des traitemens infligés à son pays par Napoléon d’amers ressentimens, que les années n’avaient pas effacés. Inspiré par l’esprit de 1813, il s’était servi des provocations imprudentes de M. Thiers pour s’adresser aux passions germaniques et réveiller l’idée de la grande patrie allemande. Mais la situation n’était plus la même au début des complications orientales ; le faisceau de la sainte-alliance était rompu, la France et l’Angleterre combattaient sous le même drapeau, et l’Autriche étonnait le monde par l’immensité de son ingratitude en s’associant à leur cause par un traité d’alliance. L’Allemagne aussi n’était plus la même : l’empereur Nicolas, par ses hauteurs et ses ingérences, l’avait froissée ; il avait contrarié ses aspirations en 1848, et la Prusse l’avait trouvé partout sur son chemin. Au lieu de la soutenir dans sa lutte contre l’Autriche, il l’avait forcée d’aller à Olmütz. Il l’avait traitée comme un parent pauvre, sans ménager ses susceptibilités. Souvent son gouvernement avait disposé d’elle sans daigner la pressentir, certain que le roi, fidèle aux dernières volontés de son père, ne déserterait jamais l’alliance russe.

Le baron de Manteuffel, cependant, avait amené son souverain, après le départ retentissant du prince Mentchikof de Constantinople, et l’occupation des principautés danubiennes, à rompre moralement avec la Russie. Il avait obtenu, à force de patience et d’habileté, l’autorisation de signer une note avec la France, l’Angleterre et l’Autriche. C’était un acte d’une haute portée ; il brisait les liens de la sainte-alliance qui, depuis 1815, avaient résisté à toutes les commotions européennes. La coalition qui s’était formée en 1840 contre la France, à propos du pacha d’Egypte, sous l’inspiration passionnée de l’empereur Nicolas, menaçait de se reformer aujourd’hui contre la Russie, à propos du protectorat des chrétiens grecs en Orient, sous l’inspiration de Napoléon III. Les quatre puissances formulaient leurs exigences dans un document appelé la note des quatre garanties. Elles réclamaient la suppression du protectorat exclusif de la Russie dans les principautés, la libre navigation du Danube, la révision du traité des détroits impliquant le rétablissement de l’équilibre des forces dans la Mer-Noire et la renonciation de la Russie au protectorat des chrétiens