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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/927

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un homme encore jeune, une jeune fille. Et ces personnages sont les principaux, la question de leur bonheur ou de leur malheur fait l’intérêt essentiel de l’ouvrage ; et le spectateur le plus frivole ou le plus distrait ne peut s’y tromper.

D’autre part, l’ingénue de l’Étincelle était une ingénue du genre enjoué, c’était même un éclatant spécimen du genre ; et sa marraine et le galant officier qui leur tenait tête ne restaient pas non plus à court de verve. Et la douairière et le sous-préfet et les autres, dans ce monde où l’on s’ennuyait si plaisamment, quelque dépense de reparties qu’ils eussent faite, ne se trouvaient pas davantage embarrassés. Et, dès avant eux, ce mari à qui les troubles de « l’âge ingrat » ne faisaient rien perdre de ses moyens, — au contraire, — et cette comtesse anglaise du Café anglais, et ces célibataires variés et leurs compagnes, toute cette bande semblait ignorer que la gaîté pût jamais faire défaut ou qu’on pût l’épargner : tous ces gens-là, évidemment, avaient un crédit illimité sur le trésor d’inventions facétieuses de l’auteur. — Mais celui-ci, à l’heure qu’il est, ne paraît pas ruiné ni avare ; il prête encore sa joviale humeur aux silhouettes qui gesticulent dans sa lanterne magique, à telle ou telle particulièrement qui ne fait qu’aider au drame : une seule aurait de quoi défrayer de drôleries tout Marivaux transformé en farces.

Comment donc, si l’on est curieux d’équité, s’expliquer ce refroidissement ? Pour se justifier, les inconstans nous disent : « Il y a du sentiment, il y en a beaucoup dans la Souris, mais il y a de la sentimentalité ; il y a de la délicatesse, mais il y a de la préciosité aussi. » — La belle affaire ! Avec le sentiment, n’y avait-il pas trace de sentimentalité dans l’Étincelle ? Avec la délicatesse, n’y avait-il aucune préciosité dans le Monde où l’on s’ennuie ?.. Ces déserteurs disent encore : « Il y a de l’esprit dans cette pièce, mais il y en a de plusieurs sortes : il y en a de naturel, mais il y en a de factice ; et, parmi ce factice, il y en a de trop facile et de banal ; et, factice ou naturel, il y en a de vulgaire. » — Mais cet assortiment d’épices de qualités différentes, n’était-ce pas déjà l’assaisonnement du Monde où l’on s’ennuie et de l’Age ingrat ? Qu’il s’agisse de sentiment ou d’esprit, cet alliage ou plutôt ce mélange d’un peu de fausse monnaie avec la bonne, c’est le caractère de l’abondante richesse de M. Pailleron.

Non, les causes de cette modération d’enthousiasme après de pareils transports de faveur, les véritables causes ne sont pas celles que l’on donne : elles sont plus particulières au présent ouvrage, elles ont aussi plus de force ; elles en ont assez pour que le public, même à son insu, ait subi leur puissance. L’une, la plus profonde, est de l’ordre du sentiment, où l’auteur a pris son sujet ; l’autre, moins secrète, non moins efficace, est de l’ordre de l’esprit, où l’auteur a choisi quelques-uns de ses plus importans moyens d’exécution.