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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/924

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alors ; il semble, à lire Burchard, qu’il fût en ce moment à cent lieues de Rome : personne de sa maison ne suivit le deuil de son frère mort. Le pape, dit Burchard, eut une douleur si profonde « qu’il s’enferma dans sa chambre et pleura très amèrement. » Le cardinal de Ségovie et ses serviteurs les plus intimes se tenaient derrière la porte, le suppliant de leur ouvrir ; il ne les laissa entrer qu’au bout de plusieurs heures. Il ne voulut ni boire ni manger, depuis le matin du jeudi jusqu’au samedi ; jusqu’au dimanche, il ne dormit pas une minute ; enfin, « il se laissa toucher par les sollicitations continuelles des gens de sa maison, et mit fin, autant qu’il le put, à son deuil, pensant d’ailleurs qu’un grand péril résulterait pour sa personne même d’une douleur trop prolongée. »

Burchard interrompt ici, avec une remarquable prudence, jusqu’au 7 août, la rédaction de son Journal. Mais ces derniers mots du chapelain donnent à réfléchir. Alexandre connaissait l’assassin ; il l’avait soupçonné dès le jeudi, quand on vint lui dire : « Le duc n’est pas rentré cette nuit au palais. » L’ambassadeur florentin, Braccio, écrit, le 17 juin, au conseil des Dix, que « le pauvre seigneur » est tombé dans un piège longuement préparé, car « l’homme masqué qu’il a pris en croupe lui avait souvent parlé, toujours masqué, et toujours de nuit. » Braccio fait entendre que l’aventure amoureuse où on l’a sans doute entraîné n’était qu’une amorce ; « certes, celui qui a imaginé et dirigé le crime avait bonne cervelle et bon courage ; de toutes façons, c’est un grand maestro. » Une enquête fiévreuse porta pendant deux semaines sur toutes sortes de personnes ; on mit les valets du duc à la torture ; on interrogea le comte de la Mirandola et sa fille, dont le palais était dans la région de Ripetta. Le cardinal Sforza, Jean de Pesaro, les Orsini, le duc d’Urbin, même don Joffré, le plus jeune des enfans Borgia, dont la femme, doña Sancia, passait pour la maîtresse de son beau-frère Juan, se virent soupçonnés à la fois. Puis, la haute police pontificale arrêta tout à coup ses investigations. Toute la chrétienté s’était émue : l’empereur, le doge de Venise, Savonarole, le cardinal de la Rovere, écrivaient au pape pour le consoler. Il disait, le 19 juin, devant le sacré-collège : « Si j’avais eu sept papautés, je les aurais données pour la vie de mon fils. » Cependant, il voulut que le mystérieux attentat entrât dans l’oubli. Rome entière murmurait le nom du meurtrier ; « mais personne, dit Raphaël de Volterra, n’ose le prononcer tout haut. » Trois ans plus tard, on se mit à parler plus librement ; l’ambassadeur vénitien Polo Capello écrivait de César : « C’est lui qui a fait assassiner et jeter au Tibre, la gorge ouverte, son frère le duc de Gandia. » La conduite ultérieure d’Alexandre VI, sa demi-abdication entre les mains de César, confirma le jugement des contemporains et assura celui de l’histoire.