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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/884

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France et de la fortune naissante de Napoléon III. « Son premier mouvement, disait-on, est toujours sage, mais il s’en méfie. »

Nous n’avions ni politique ni position en Europe, lorsque l’empereur confia à M. Drouyn de Lhuys le portefeuille des affaires étrangères ; personne ne comptait avec nous, on nous traitait en brebis galeuse. Avec une rare sagacité et une remarquable vigueur, il s’était emparé de la question embrouillée des lieux saints pour faire reprendre à la France sa place parmi les grandes puissances. Par de savantes combinaisons, il avait rompu le faisceau de la sainte alliance, s’était uni à l’Angleterre et avait réussi à transformer la Prusse et l’Autriche, habituées à prendre le mot d’ordre à Pétersbourg, en gardes avancées de l’Occident contre la Russie, et juste au moment où son souverain, grâce à l’habileté de ses conceptions diplomatiques, allait devenir l’arbitre du monde, il sortait du pouvoir en enfant boudeur. S’il possédait quelques-unes des qualités que les anciens exigeaient de leurs généraux et de leurs hommes d’état, il lui manquait la felicitas. Une sorte de mauvais sort, de disgrâce fatale, pesait sur toutes ses entreprises.

Sa démission eut de fâcheuses conséquences. Elle fournit au cabinet de Vienne, préoccupé des agissemens de la Prusse en Allemagne, le prétexte qu’il guettait pour recouvrer une partie de sa liberté d’action, paralysée par le traité du 2 décembre, et elle permit à la Russie, dès qu’elle vit l’Autriche se détacher des puissances occidentales et procéder à des réductions militaires, de dégarnir ses frontières de Pologne et de porter toutes ses forces en Crimée. « Prenez vos mesures, télégraphiait le maréchal Vaillant au général Canrobert, des renforts considérables vont arriver aux Russes [1]. » Les troupes concentrées en Pologne prenaient part, en effet, quelques semaines après, à la bataille de la Tchernaïa.

Le cabinet de Vienne se réfugiait dans l’abstention, tout en déclarant qu’il restait fidèle à notre alliance, à l’heure où tout le conviait à l’action. La contradiction permanente entre ses actes et ses paroles était le trait caractéristique de sa politique. Adversaire de la Russie, il lui prêtait le secours de son immobilité. Les tergiversations et les équivoques de sa conduite eurent pour l’avenir de l’Autriche de funestes conséquences. M. de Bismarck les exploita à la Diète de Francfort pour miner son crédit en Allemagne et préparer la revanche d’Olmutz ; l’empereur Alexandre jamais ne les pardonna à François-Joseph, et l’empereur Napoléon ne s’en souvint que trop à Plombières.

Le 30 avril 1856, Napoléon III montait à cheval les Champs-Elysées,

  1. La Guerre de Crimée, par M. Camille Rousset.