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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/856

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là-dessus des renseignemens certains. Ma fille a pour lui une aversion décidée ; je ne lui ferai certainement pas violence. »

De son côté, Mme de La Garde s’efforçait de gagner la jeune fille et de triompher de son opposition, en faisant briller à ses yeux la prochaine sortie du couvent et l’éclat d’une présentation à la cour ; mais Mlle Paulze avait la plus grande répugnance pour M. d’Amerval, fol d’ailleurs, agreste et dur, une espèce d’ogre, disent les mémoires du temps [1]. Aussi Terray fut d’abord vivement irrité contre Paulze, et lui témoigna son mécontentement en le menaçant de lui retirer la direction du département du tabac. Michel Bouret, alors fermier-général, prit avec chaleur la défense d’un collègue dont l’activité et l’intelligence étaient si nécessaires à la compagnie : « Je suis fâché, dit-il à Terray, qu’il vous ait déplu, mais sa conduite vous plaira aux fermes, et ses talens vous mettront en état de faire un bon bail ; il est le seul homme en état de rétablir l’ordre dans différentes parties des fermes [2]. » Le contrôleur-général, cédant aux instances de Bouret, laissa son neveu à la tête de son département ; mais il n’en persistait pas moins dans ses projets de mariage. Paulze, redoutant de nouvelles sollicitations, se résolut à marier sa fille le plus tôt possible, pour la soustraire aux poursuites de d’Amerval, et songea à l’unir à Lavoisier. Le mariage fut décidé au mois de novembre 1771. Tous les amis et les parens de Paulze lui adressèrent les plus chaudes félicitations ; Trudaine de Montigny le complimente de son choix ; Mme Caze, sœur de Mme Paulze, et par conséquent nièce de l’abbé Terray, écrit à Paulze en faisant allusion aux projets du contrôleur-général : « Quel bonheur pour ma nièce d’avoir échappé au danger qui l’a environnée et d’être aujourd’hui au moment d’un établissement où elle trouve avec vous tous les avantages et les augures du plus parfait bonheur. Elle est si formée, si raisonnable, que je ne doute point qu’elle ne fasse le bonheur de son mary. »

Devant cette décision, toute la famille se demanda quelle conduite tiendrait l’abbé Terray, dont les volontés étaient dédaignées ; assisterait-il au mariage de sa petite-nièce, alors qu’il était brouillé avec son frère aîné, M. Terray de Rozières, procureur-général à la cour des aides, qui offrait son hôtel, l’hôtel d’Aumont, pour la signature du contrat, la maison de Paulze étant trop petite ? Que fera l’abbé ? s’écrivaient tous ses parens. L’abbé accepta la situation sans récriminer et rendit ses bonnes grâces à Paulze ; non-seulement il

  1. Mémoires de l’abbé Terray, ou plutôt sur l’abbé Terray, p. 102. Ce pamphlet est de 1776.
  2. Correspondance de Paulze.