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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/841

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récolter une moisson de faits intéressans, Mais sa joie est obscurcie par les émotions de la séparation ; il a trouvé les siens tellement attristés, son père si profondément ému de cette séparation qui doit durer plus de trois mois, que le soir même, à Brie-Comte-Robert, il écrit pour les rassurer, leur dire que tous les voyageurs sont en joye et en santé, sans oublier d’indiquer, comme il le fera à chaque lettre, que les chevaux se portent bien et mangent de fort bon appétit. C’est, dès lors, un échange continuel de lettres entre Lavoisier, son père et sa tante, une correspondance intime où éclate à chaque phrase la tendresse qui les unissait si étroitement. À peine le jeune voyageur a-t-il quitté Paris depuis huit jours qu’il ressent déjà le regret de la maison paternelle ; il lui semble qu’il est absent depuis des mois ; sa pensée est toujours auprès de son père et de Mlle Punctis. Il lui faut, pour se résigner, faire appel à toute sa force de volonté, se représenter combien le voyage sera agréable, et surtout, comme il dit, qu’on y fera de bonne besogne.

Les voyageurs s’arrêtent à Chaumont, en Bassigny, à Langres, et arrivent le 28 juin à Bourbonne-les-Bains. Tant qu’ils sont en pays connu de Lavoisier père et de Mlle Punctis, qu’ils reçoivent l’hospitalité chez des amis de M. Guettard ou de la famille Lavoisier, les habitans de la rue du Four sont assez rassurés ; mais leurs inquiétudes redoublent au moment où les voyageurs vont pénétrer dans des régions nouvelles et entreprendre des excursions dans les montagnes des Vosges. Le père ne peut s’habituer à l’absence de son fils, et Mlle Punctis sent toutes ses alarmes s’augmenter ; tout est pour elle un sujet d’effroi : « Je commence à vous perdre de vue et m’en alarme, écrit-elle le 26 juin. Je crains pour vous la chaleur qui commence vivement, je crains les armes que vous avez sur vous, quoiqu’elles peuvent vous être d’une grande utilité pour les bêtes et gens, et je crains les mines ; mon cœur n’est soulagé qu’en vous engageant, par notre tendre amitié, à user encore de plus de prudence, s’il est possible, que vous ne vous étiez promis. » Puis, comme dans toutes ses lettres, qui commencent par un vous cérémonieux, arrive le tutoiement familier : « Notre crainte est que tu ne reçoives pas toutes les lettres que nous t’écrivons, et ton père propose, si tu juges convenable, pour qu’on y fasse plus d’attention à la poste, de mettre à M. Lavoisier, envoyé par le roy dans les Vosges . Nous espérons aujourd’huy recevoir de tes nouvelles ; il nous en faut souvent pour soutenir ton absence. Nous attendons le facteur comme le Messie. Tu sais nos conventions ; cela nous suffit, mais ne nous néglige pas, car notre situation seroit à plaindre ; c’est notre soutien… Porte-toi bien, mon cher enfant, ménage-toi, pense un peu à moi seulement pour te conserver, et crois à la tendresse sincère de ta meilleure amie. »