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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/822

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procès-verbaux d’arrestation qui lui sont transmis par les commissaires de police, mais il doit aviser aux mesures que comporte la situation des individus que le parquet refuse de poursuivre, la prévention de mendicité ou de vagabondage ne lui paraissant pas suffisamment établie, et il doit encore disposer de ceux qui, ayant subi une condamnation pour mendicité, sont, aux termes de l’article 274 du code pénal, laissés à la disposition de l’administration pour être détenus, pendant un temps plus ou moins long, dans un dépôt de mendicité. Rien n’est intéressant comme d’assister au détail de ces opérations quotidiennes. C’est ainsi, par exemple, que, dans une seule matinée, j’ai eu sous les yeux les deux types si distincts du vagabond par habitude et du vagabond par accident. L’un se disait dessinateur : tête fine et intelligente, œil animé et insolent ; après une condamnation pour escroquerie, il avait été compromis dans la commune et déporté pour son plus grand bien. Amnistié comme tous les autres, il était revenu à Paris, et y vivait tantôt de filouteries et tantôt d’industries interlopes, entre autres de la vente de cartes obscènes. Porteur d’un nom honorable, il déclarait avec fierté renier sa famille, et il est probable que ce reniement était réciproque. L’autre était, au contraire, un malheureux garçon jardinier, qui, travaillant d’habitude chez les maraîchers des environs de Paris, se trouvait, depuis cinq jours consécutifs, sans place, sans domicile par conséquent, et avait été arrêté la nuit précédente, par d’inexorables gendarmes, dans les fossés des fortifications. Il n’y avait pas à hésiter sur le parti à prendre : traduire le premier, mettre en liberté le second, qui s’en alla tout joyeux, emportant sous son bras le morceau de pain dont on venait de le gratifier au dépôt, et qui certainement ne s’est pas fait reprendre s’il a pu trouver de l’ouvrage.

Bien différens aussi étaient les deux cas suivans de mendicité. L’un de ces mendians était un homme d’assez bonne apparence, appartenant à une famille honorable. Son fils occupait une position assez élevée dans l’université ; lui-même, ancien fonctionnaire de l’administration des douanes, touchait une petite pension de retraite. La mendicité était chez lui une passion, une manie, qui s’alliait à des goûts de bohème. Il aimait mieux rôder, se traîner de cabaret en cabaret, ramasser des bouts de cigares sur le trottoir, et demander l’aumône si les ressources lui faisaient défaut, que vivre dans son intérieur d’une vie tranquille, en fumant une pipe honnête au coin de son feu ; et lorsqu’on lui demandait pourquoi il s’obstinait à déserter ainsi le toit conjugal, il répondait d’un air important : « C’est la faute de ma femme ; elle est cléricale et vulgaire. »

Tout autre était l’histoire d’une pauvre femme, qui sortait de