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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/813

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Trois jours, il avait été refusé. Le quatrième, de guerre lasse, il s’était rendu, suivant son expression, et il était venu au poste se faire arrêter, se déclarant lui-même sans profession et sans domicile. Si nos hôpitaux, à peine suffisans pour les cas de maladies aiguës qu’ils sont appelés à recevoir, étaient complétés par quelques infirmeries destinées, comme les infirmeries des workhouses anglais, à recevoir les malades de misère et de fatigue, qui ont surtout besoin de quelques jours de soin et de repos, le nombre des arrestations pour vagabondage et mendicité diminuerait d’une façon assez sensible. Mais l’assistance publique a bien autre chose à faire de son argent !

Un spectacle à peu près analogue m’attendait dans l’infirmerie des femmes, beaucoup mieux tenue, soit dit en passant, que celle des hommes. J’y remarquai une femme qui portait au front une contusion encore toute fraîche, et je me fis raconter son histoire, fort simple du reste. Veuve sans enfans, elle gagnait péniblement sa vie du travail de ses dix doigts, lorsque la maladie vint fondre sur elle. Pendant le séjour assez long qu’elle avait fait à l’hôpital, son mobilier et ses effets avaient été saisis, puis vendus, faute du paiement de son terme de loyer. Prématurément renvoyée de l’hôpital avant que ses forces ne fussent revenues (sans doute pour rendre son lit vacant), le jour même de sa sortie elle s’était évanouie de faiblesse dans la rue, et s’était abîmée la figure contre un angle de trottoir. Portée sans connaissance au poste, elle avait dû avouer, en reprenant ses sens, qu’elle était sans domicile ni moyens d’existence, et elle avait été envoyée au dépôt, sous la prévention de vagabondage. Elle racontait son histoire en pleurant, sans récriminer du reste, et se bornant à demander avec un fort accent de terroir qu’on lui procurât les moyens de retourner à Rhodez, son pays natal. Je connais assez les traditions de la préfecture de police pour pouvoir affirmer que quelque mesure d’humanité aura été prise en sa faveur, mais un renvoi moins prématuré de l’hôpital, un séjour d’une semaine ou deux à la maison de convalescence du Vésinet, quelques secours prélevés sur la fondation Monthyon en faveur des convalescens, auraient épargné à cette pauvre femme l’angoisse et l’humiliation d’une arrestation. Il ne faut pas se figurer que ces natures un peu frustes soient moins sensibles que d’autres à cette humiliation. Parfois c’est tout le contraire, et elles sont plutôt disposées à s’exagérer la souillure de la prison, même momentanée. Il y a quelques années, l’asile de nuit de la rue Saint-Jacques avait reçu une femme, jeune encore, dont les yeux étaient usés par son métier de repriseuse de dentelles, et qui ne pouvait plus se livrer à aucun travail. Des démarches avaient été faites auprès de la préfecture de police pour que cette femme fût reçue au dépôt de