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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/81

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La légation de France occupait, dans ces temps lointains, l’hôtel de la comtesse de Schwerin, dans la Wilhelmstrasse, en face du ministère où se règlent aujourd’hui les destinées du monde. Souvent on causait de porte à porte. Le premier conseiller du roi était alors un homme aux allures bourgeoises, portant lunettes, simple, accessible. Il ne se dérobait pas, majestueux, aux regards des diplomates comme les kalifes d’Orient. Un matin, c’était le 21 avril 1853, je le rencontrai, sortant de son hôtel. Il vint à moi et me dit, visiblement ému, qu’il avait reçu à l’instant même une dépêche qui lui annonçait que le parti des vieux Turcs était en insurrection à Constantinople, et que la Porte s’était placée sous la protection de la Russie. — Ce sont de graves nouvelles, me dit-il ; il ne me plaît pas de voir vos catholiques et nos protestans protégés par les Russes. Nous aurons tous à le regretter ; je redoute des complications. — M’autorisez-vous, demandai-je, à transmettre la nouvelle à mon gouvernement ? — Je vous y autorise, répondit le ministre. — La nouvelle était grosse ; elle était une bonne aubaine pour un chargé d’affaires en quête d’informations, impatient d’affirmer son zèle et sa vigilance.

Je télégraphiai incontinent à Paris ; ma dépêche expédiée, je me promenais avec le contentement d’un diplomate qui a fait merveille. Courte devait être ma satisfaction ; en rentrant à la légation, on me remit un télégramme. J’étais interpellé par M. Drouyn de Lhuys : « Vos informations, me demandait-il laconiquement, sont-elles officielles ? Répondez immédiatement. »

Je ressentis, en face de cette pressante interrogation marquée de défiance, l’angoisse d’un agent qui craint d’avoir commis une lourde méprise. J’allai trouver M. de Manteuffel la tête un peu basse. Je me demandais anxieusement si, malgré l’autorisation qu’il m’avait donnée de faire usage de sa confidence, il ne me saurait pas