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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/795

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La distance depuis Mascara n’était pas grande, une vingtaine de lieues tout au plus, mais en pays de montagne. La colonne la parcourut en trois marches. Le dernier bivouac fut mis en émoi par une échauffourée qui, sans la solidité des troupes et la vigilance du général Bugeaud, aurait pu tourner en panique. Le service de sûreté avait toujours été l’objet des préoccupations du gouverneur et très fréquemment le sujet des conférences qu’il faisait volontiers à ses officiers en station comme en campagne. Il insistait, entre autres prescriptions, sur le changement des grand’gardes à la tombée de la nuit.

Dans l’admirable petit livre qui a pour titre : les Zouaves et les chasseurs à pied, le duc d’Aumale a fait, en trois coups de crayon, de ce détail du service en campagne, une esquisse d’une réalité saisissante : « Tandis que les camarades de tente s’endorment entre leurs deux couvertes, la grand’garde change de place en silence, car sa position aurait pu être reconnue. Le factionnaire qu’on voyait au haut de cette colline a disparu ; mais suivez l’officier de garde dans sa ronde et, malgré l’obscurité, il vous fera distinguer, sur la pente même de cette colline, un zouave couché à plat ventre tout près du sommet qui le cache, l’œil au guet, le doigt sur la détente. Un feu est allumé au milieu de ce sentier, qui traverse un bois et qu’un petit poste occupait pendant le jour ; mais le poste n’est plus là. Cependant le maraudeur, l’ennemi qui s’approche du camp pour tenter un vol ou une surprise, s’éloigne avec précaution de cette flamme, autour de laquelle il suppose les Français endormis ; il se jette dans le bois et il tombe sous les baïonnettes des zouaves embusqués qui le frappent sans bruit, afin de ne pas fermer le piège et de ne pas signaler leur présence aux compagnons de leur victime. »

Le 21 octobre, au bivouac de Sidi-Aïssa-Manno, le dernier avant Saïda, un bataillon d’angle avait négligé ces précautions ; pendant la nuit, des réguliers de Ben-Tami s’approchèrent, tombèrent sur des hommes endormis et les fusillèrent. Il y eut quelques minutes de désordre. Heureusement, dès les premiers coups de feu, le général Bugeaud, qui dormait tout habillé sur son lit de camp, était sorti de sa tente ; il avait mis sur pied les compagnies les plus voisines, trois du 15e léger, deux des zouaves, et les avait lancées là où les lueurs de la fusillade étaient les plus vives. En moins d’un quart d’heure, l’échauffourée prit fin ; les assaillans se dérobèrent en laissant quelques-uns des leurs sur le terrain et les rumeurs allaient cesser quand elles reprirent soudain, mais pour un motif bien différent. La comédie avait succédé au drame : on riait, et le gouverneur ne fut pas le dernier à prendre sa part d’une gaîté dont il était la cause. En portant la main à sa tête, il s’était aperçu qu’il était coiffé