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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/771

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ménager vos forces et votre santé… C’est par des soins constans que nous conserverons nos soldats. Notre devoir, l’humanité, l’intérêt de notre gloire, nous le commandent également. Soldats ! à d’autres époques, j’avais su conquérir la confiance de plusieurs des corps de l’armée d’Afrique ; j’ai l’orgueil de croire que ce sentiment sera bientôt général, parce que je suis bien résolu à tout faire pour la mériter. Sans la confiance dans le chef, la force morale, qui est le premier élément de succès, ne saurait exister. Ayez donc confiance en moi, comme la France et votre général ont confiance en vous. »

Tandis que ces proclamations, affichées au coin des rues, dans tous les carrefours, étaient lues avec satisfaction par la foule civile et militaire, dans le palais du gouvernement, l’intérêt grandissait encore ; car c’était le gouverneur lui-même, qui, avec sa verve originale et franche, développait devant les fonctionnaires assemblés les idées qu’il n’avait pu que résumer pour le dehors. A dater de cette première épreuve, on peut dire que le gouverneur était assuré d’avoir conquis, à très peu d’exceptions près, son public ; mais parmi ces rares exceptions, il y en avait une qui était considérable et avec laquelle il était indispensable de compter. a II y a ici, disait, au mois d’octobre 1840, le capitaine de Montagnac, un général qui est tous les généraux d’Afrique, c’est Changarnier ; sa réputation va toujours grandissant, et bientôt la terre ne sera plus assez vaste pour le contenir. » Dans ces deux phrases, il n’y a pas un mot de trop ; c’est l’expression de la réalité même. Accoutumé, sous l’autorité confiante du maréchal Valée, à tout régler militairement, à tout entreprendre, atout exécuter, à tout faire, Changarnier s’était créé, dans cette campagne de 1840, une situation sans égale. L’orgueil qui le dévorait et dont ses mémoires inédits, s’ils sont jamais publiés intégralement, révéleront au lecteur étonné l’incommensurable excès, ne lui permettait pas de se ranger, de s’incliner sans protestation, sinon sans révolte, sous la main ferme et décidée d’un général qui voulait être, de fait comme de droit, le commandant en chef. Aussi, dès la première heure, Changarnier saisit-il l’occasion de prendre, vis-à-vis du général Bugeaud, une attitude, non pas d’insubordination déclarée, mais de désapprobation intérieure et de résistance morale.

En recevant, le jour même de son arrivée, les généraux présens à Alger, le gouverneur venait de les avertir qu’au printemps il allait employer leur « audace en dehors du petit cercle où on l’avait trop longtemps cloîtrée. » — « Nous vous remercions de cette promesse, mon général, répondit aussitôt Changarnier, mais nous y comptions d’avance. Quand Alger était occupé par quelques milliers d’hommes, leurs sorties ne dépassaient pas la Chiffa ; à mesure que l’effectif s’est élevé, la guerre s’est étendue. Maintenant que M. le maréchal Valée