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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/713

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momentané d’opinion, à une effervescence qui s’apaiserait. Il s’est enfermé dans son droit constitutionnel comme dans une citadelle déjà plus qu’à demi démantelée, sans se hâter de capituler. Il a gagné du temps, en se donnant l’agrément de conversations variées avec tous les médecins consultans, avec des hommes de toutes les nuances républicaines, depuis M. Henry Maret, qui est un radical d’un esprit libre, jusqu’à M. Ribot. Bientôt, cependant, assailli de toutes parts, harcelé d’inimitiés croissantes, délaissé par ses amis, voyant le vide et l’abandon partout autour de lui, il a uni par comprendre qu’il n’avait plus qu’à céder à la bourrasque, à préparer sa retraite. Il n’a plus en d’autre ressource que d’appeler à son aide le ministère démissionnaire pour l’assister à ses dernières heures, en ajournant sa propre démission à jeudi. Et c’est ainsi qu’après être parti, il y a quelques semaines, de la plus vulgaire des aventures, on est arrivé rapidement, au pas de course, à cet état indéfinissable qui dure depuis quelques jours déjà, où s’est dévoilée la plus étrange anarchie, où il n’y a plus rien d’intact, où il reste à peine une apparence de ministère, une ombre de président, où la France enfin est réduite à se demander quel sera demain son gouvernement. On en est là aujourd’hui. Voilà la succession des faits dans ce qu’on peut appeler la grande tragi-comédie du jour !

C’est assurément une situation aussi bizarre que périlleuse, et ce qui en fait la gravité, ce qui en est aussi la moralité, c’est que tous ces incidens qui viennent de se dérouler ne sont évidemment qu’un signe révélateur, la manifestation criante d’un mal profond subitement mis à nu. On aurait beau s’en défendre et chercher des subterfuges, en effet, ce qui est atteint aujourd’hui, c’est un régime ; ce qui se passe depuis quelques semaines, c’est le procès d’un parti, d’une politique républicaine, c’est la liquidation bruyante, confuse, d’un règne de près de dix années. L’accident de corruption qui a décidé la crise n’est rien ou presque rien ; le seul fait sérieux, c’est l’état moral et politique qu’on a obstinément créé, qui a préparé et aggravé l’explosion.

Certes, si jamais un parti est arrivé à la direction des affaires dans des conditions favorables pour lui, c’est le parti républicain. Il a trouvé à son avènement d’immenses désastres à demi réparés, des finances habilement reconstituées, un pays tranquille, disposé à entrer dans le régime que la force des choses lui faisait, un état suffisant de paix morale et religieuse, des institutions judiciaires et administratives éprouvées. Il pouvait se promettre de réformer avec le temps, avec de la prudence et de l’art, s’il le voulait, Il n’a pu se contenir, il s’est précipité dans les affaires comme en pays conquis. Il a préféré tout remanier et tout agiter, mettre partout son esprit de domination et ses