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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/696

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crie et gesticule, tandis que la raison est modeste et quelquefois silencieuse. Il désire qu’en toute occurrence son altitude soit irréprochable, c’est-à-dire qu’on ne puisse jamais le soupçonner de préférer son bon sens aux intérêts de son parti, qui sont les siens. Le neveu de Rameau semblait peindre les politiciens quand il parlait de ces hommes qui passent leur vie à prendre et à exécuter des positions. « J’abandonne aux grues, disait-il, le séjour des brouillards, je vais terre à terre et je prends mes positions. « Il affirmait qu’au surplus tout le monde en fait autant, et quand on lui disait : « Il y a pourtant un être dispensé de la pantomime, c’est le philosophe qui n’a rien et qui ne demande rien, » — il répliquait : « Où est cet animal-là ? »

Le vrai politicien, qui ne pense qu’à augmenter son influence, estime que la seule mission sérieuse d’un ministère est de lui accorder avec empressement et de bonne grâce tout ce qu’il demande pour ses électeurs, pour ses cliens, pour ses amis et les amis de ses amis. Il ne pourrait s’accommoder ni d’un gouvernement qui n’aurait pas beaucoup de places à donner, ni d’un gouvernement qui se sentirait assez fort pour lui refuser quelque chose. Il admet bien en principe qu’un gouvernement doit gouverner, mais il s’attribue le droit de gouverner le gouvernement. Il s’ingère dans toutes les administrations, il entend avoir les bureaux dans sa main, il décide du choix des fonctionnaires, il les avance, il les révoque à son gré. Il laisse aux ministres la responsabilité, il ne leur ôte que le pouvoir, qu’il garde pour lui. En vertu de ce bel arrangement, ceux qui répondent de tout ne peuvent rien, et ceux qui ne répondent de rien peuvent tout. C’est le paradis des irresponsables.

Il y a des politiciens pervers, qui savent que plus le bois est pourri, plus les parasites ont de chances d’y trouver un logement commode et une abondante nourriture. Il en est d’autres qui, de la meilleure foi du monde, croient servir leur pays en énervant le pouvoir, en relâchant la discipline, en affaiblissant de jour en jour tous les ressorts de l’état, ils ont décidé depuis longtemps que, pour qu’un pays soit vraiment libre, il faut que tout le monde ait le droit d’attaquer le gouvernement, sans que le gouvernement ait le droit de se défendre. Ne leur parlez pas d’un pouvoir fort et responsable ; ils veulent que le pouvoir, qui est l’ennemi, soit à la fois très responsable et très faible. Ils ne peuvent concevoir la liberté sans un peu de désordre, sans une certaine confusion, et ils ne craignent pas le grabuge.

Leur vraie pensée est que, dans un état bien ordonné, leur influence ne tarderait pas à s’amoindrir, et leur influence leur est chère, le salut de l’humanité en dépend. Ils ne sauraient trouver la garantie de leur bonheur que dans l’instabilité ministérielle. Un ministère faible, chancelant, est obligé de compter avec eux ; s’il venait à