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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/651

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tout l’honneur de ses mesures tardives de clémence à l’égard de Richelieu ; ce fut donc envers Alexandre que celui-ci s’en montra reconnaissant, tandis qu’envers Napoléon il ne conserva que le ressentiment de démarches infructueuses et de refus réitérés. En outre, il restait un royaliste français : la révolution, sous la forme nouvelle que lui imposait l’impérialisme, ne lui apparaissait ni moins usurpatrice des droits du trône, ni moins spoliatrice des droits des sujets. Enfin, il s’était sincèrement attaché à la fortune d’Alexandre et s’était dévoué aux intérêts de sa seconde patrie. Lors de la guerre précédente, il avait déjà demandé à partir pour l’armée. Il ne tint pas à lui qu’il ne combattit les Français à Austerlitz, à Eylau, à Friedland. En 1806, n’écrivait-il pas à Razoumovski : « Mes regrets de ce que l’empereur, par une délicatesse dont je dois lui savoir gré, mais qui m’a paru exagérée, n’a pas voulu se servir de moi dans cette guerre, durent encore malgré l’événement. »

Après Tilsit, quand les sentimens d’Alexandre changèrent à l’égard de Napoléon, ceux de Richelieu ne changèrent pas. Roumantsof, Kotchoubey, qui ne voulaient d’abord connaître le nouveau souverain des Français que sous le nom de Bonaparte et même de Buonaparte, se décident, dans les lettres, même confidentielles, que nous avons sous les yeux, à l’appeler Napoléon, puis l’empereur Napoléon. Pour Richelieu, il reste Bonaparte. A l’époque où les deux empereurs échangent mille prévenances à Erfurt, où Roumantsof espère fonder la grandeur de la Russie sur l’alliance française, où Spêranski essaie d’introduire dans l’empire les institutions et les codes de Napoléon, seul Richelieu ne désarme pas. En février 1810, quand on était tout à la joie de la Finlande conquise et de la Valachie occupée, Richelieu, dans une lettre au tsar, prévoit la rupture avec la France. un an après, quand elle était encore loin d’être décidée, il écrit au tsar pour demander à servir : « Que je n’aie pas la douleur, s’écrie-t-il, d’être inactif dans cette lutte du génie du bien contre le génie du mal… Que Dieu vous protège dans cette juste cause si intéressante pour tous les êtres puissans ! C’est celle de la liberté du monde contre l’usurpation, de l’humanité contre la tyrannie. Puissiez-vous être destiné par la Providence à arrêter ce torrent de maux ! » Lorsque l’éventualité qu’il a prévue se dessine plus nettement, il reprend : « Quand donc le génie du mal cessera-t-il de lutter dans notre triste Europe contre celui du bien ! Peut-on penser de sang-froid à tout celui que vous auriez fait à la Russie, si la colère de Dieu n’eût pas suscité le perturbateur du monde ? » Enfin, lorsque Alexandre lui annonce la rupture et déclare compter a sur son zèle et son activité, » Richelieu se réjouit presque de la sanglante solution :