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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/644

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Taganrog, des groupes de réfugiés grecs, également appelés par Catherine, s’adonnaient à l’agriculture, surtout au commerce, et renouvelaient aux pays scythiques les traditions de l’ancienne civilisation hellénique. Cependant, tant nomade que sédentaire, la population de ces vastes régions ne faisait pas la vingtième partie de ce qu’elle est actuellement. Il y a autant de différence entre la Nouvelle-Russie d’alors et celle d’aujourd’hui qu’entre l’Amérique des Peaux-Rouges et l’Amérique des Anglo-Saxons. L’homme qui fut l’initiateur et l’agent le plus actif d’une si prodigieuse transformation, c’est le duc de Richelieu. Sa nomination au poste de gouverneur-général fait époque dans l’histoire de cet immense pays.

Comme le remarque Sicard, le sort de ces régions était étroitement lié à celui de la ville dont Richelieu fut d’abord le gouverneur : la Nouvelle-Russie ne pouvait prospérer que par Odessa et Odessa que par la Nouvelle-Russie ; cette cité des sables était la capitale désignée, le centre nécessaire de civilisation, le port par lequel devaient s’écouler les productions du Bug, du Dnieper, du Don, du Kouban, et par lequel la culture européenne pouvait pénétrer et rayonner dans cette barbarie ; et, en revanche, pour que la ville grandît en richesse et en magnificence, il fallait que les ressources inépuisables des terres noires fussent mises en valeur.

Reprenant les traditions de Catherine, Richelieu appela des colons français, surtout alsaciens, et des colons allemands, surtout wurtembergeois. Les troubles de l’empire turc lui envoyèrent des Grecs, des Roumains, des Bulgares, des Arméniens. On voit, par sa correspondance avec le prince Kotchoubey, combien ils étaient préoccupés de ne perdre aucune occasion d’acquérir des hommes, alors infiniment plus précieux que la terre et sans lesquels la terre n’avait pas de prix. « Vous me parlez de nos colons, lui écrivait Kotchoubey ; mais, puisque vous êtes vraisemblablement en ce moment-ci en Bessarabie et peut-être en Moldavie, ne pourriez-vous ménager avec le général Michelson les choses de manière que, sans dire gare ni faire semblant de rien, il puisse nous arriver de l’autre rive du Danube des Grecs et des Bulgares ? L’occasion est unique, et vous pourriez faciliter, moyennant des charrois moldaves et valaques, ces immigrations… Vous pourriez peut-être aussi attirer en Crimée beaucoup de chrétiens établis en Anatolie. » C’est par ces arrivages de réfugiés, par le mouvement qui entraînait les paysans du nord de la Russie vers les terres chaudes, que toutes les villes du sud, Kozlof en Crimée, Rostof sur le Don, Taganrogsur la mer d’Azof, Tiraspol sur le Dniester, Ekaterinoslav, Elisabethgrad et Kherson sur le Dnieper, sortirent de leur insignifiance ; que des centaines de villages se constituèrent ; que les champs de blé succédèrent aux prairies de stipe plumeuse ; que la population s’éleva