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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/638

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un caporal ; ni lui ni ses hommes n’étaient très avancés dans « la science profonde de la parade. » Autre tort aux yeux du tsar. Or, à chaque instant, il fallait manœuvrer sous ses yeux. « A chaque manœuvre, une faute, même légère, enflammait la fureur de Paul, et M. de Richelieu, réprimandé sans cesse, grondé, chassé du service, repris, rechassé encore, épuisa toutes les disgrâces. » Un jour, il courut, sans ordres, avec son régiment éteindre un incendie ; cela mit le comble à la colère du tsar et à la disgrâce du duc. Celui-ci dut quitter le service de Russie et se retirer à Vienne.

Coup sur coup, deux grands changemens eurent lieu en Europe. Bonaparte était premier consul, et les gens avisés pouvaient prévoir qu’il n’en resterait pas là. Ainsi se réalisait le pressentiment que Richelieu exprimait, dans une lettre du 29 août 1793, au comte Razoumovski : « Je persiste à croire que, par la force des choses, les Français auront un roi, mais que ce roi ne sera pas de la maison de Bourbon. » D’autre part, Alexandre Ier succédait à l’empereur Paul. Il adressait à Richelieu, qu’il appelle son « cher duc, » la lettre la plus aimable, lui disant combien il serait content « de le voir à Pétersbourg et de le savoir au service de Russie, auquel il pouvait être si utile (juin 1802). » N’étant encore que grand-duc héritier, il lui avait déjà témoigné une sincère amitié, l’avait admis dans son intimité, lui confiant ses chagrins et ses inquiétudes. Tous deux avaient souffert des caprices tyranniques de Paul Ier : il était donc naturel qu’Alexandre, après son avènement, se souvint de l’ami des mauvais jours.

Cependant quelque temps se passa avant que Richelieu pût rentrer au service. L’établissement en France d’un nouvel ordre de choses lui faisait espérer de pouvoir rentrer dans une partie de ses biens : l’intérêt des créanciers de son père lui faisait un devoir de tenter une démarche. Il fallait d’abord obtenir de Bonaparte la permission de rentrer en France ; Alexandre recommanda ses intérêts à Caulaincourt, l’envoyé de France à Pétersbourg, ainsi qu’à l’envoyé de Russie en France, Kalitchef. « Le 2 janvier 1802, raconte la duchesse, revenant de la messe, j’aperçus une voiture allemande qui traversait ma rue ; mon cœur me dit bien vite que c’était lui. Il arriva plus vite que moi dans notre maison, et ce fut lui qui m’y reçut. Les tambours, les poissardes vinrent aussitôt le féliciter de son retour. Je ne crois pas que tous les émigrés aient été ainsi fêtés. » Bonaparte lui avait bien accordé un passeport pour rentrer en France ; mais il lui refusait sa radiation de la liste des émigrés, formalité qui seule permettrait à Richelieu de rentrer dans ses biens. On mettait à cette grâce des conditions, comme une promesse de soumission et l’acceptation de l’amnistie, que le duc refusait de subir. Il se défendait également d’entrer au service de