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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/614

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REVUE DES DEUX MONDES.

sous sa tente, fait appel à Thétis, et celle-ci arrache à Zeus la promesse de donner la victoire aux Troyens tant que les Grecs n’auront pas réparé l’injustice commise. Toute la suite du poème n’est-elle pas le développement de cette sorte de programme, et de si spacieux propylées seraient-ils en rapport avec l’édifice de très médiocre dimension que supposent ceux qui prétendent trouver le noyau de l’Iliade dans une Achilléide très courte, qui n’aurait compris que le tiers ou le quart du poème que nous avons aujourd’hui sous les yeux, et à laquelle seraient venues s’ajouter, en divers temps, la plupart des scènes dont se compose aujourd’hui cette épopée ? C’est ce qu’a très bien mis en lumière Sainte-Beuve, dans une page qui méritait de ne pas être oubliée ; nous ne résisterons pas au plaisir de la citer :

« Ce qui me parait, dit-il, demeurer bien évident, et sauter aux yeux quand ils lisent au naturel et sans les lunettes des systèmes, c’est que le sujet et le héros de l’Iliade, c’est Achille. Il paraît peu, il se retire tout d’abord ; on ne l’a envisagé, dans cette première scène de colère, que pour le perdre de vue aussitôt ; mais sa grande ombre est partout, son absence tient tout en échec. C’est pour le venger que Jupiter châtie les Grecs et porte son tonnerre du côté des Troyens. Si Hector se hasarde hors des murs, c’est qu’Achille se tient sur ses vaisseaux ; s’il hésite, malgré les présages favorables, avant de franchir le seuil et la muraille du camp, c’est qu’Achille à tout moment peut reparaître. La grande et solennelle députation de Phœnix, d’Ajax et d’Ulysse, compose, en quelque sorte, le milieu moral du poème et nous transporte au centre même de l’absence d’Achille. Cela donne patience au lecteur et lui rafraîchit, s’il en avait besoin, la mémoire, l’image toute-puissante du héros. Ce vaisseau noir, à l’extrémité de l’aile droite du camp, domine tout ; les regards à chaque instant se retournent vers lui comme vers une divinité muette ; il recèle la foudre presque à l’égal de l’Ida. Si Ajax, le grand Ajax, occupe la première place dans la défense et résiste comme une tour, le poète répète toujours qu’Ajax n’est que le second des Grecs, de même que l’autre Ajax, aux instans de poursuite, est appelé le plus léger, mais toujours après Achille. Ces deux Ajax, ce n’est donc encore, l’un en force et l’autre en légèreté, que la monnaie d’Achille. Et qu’est-ce que Patrocle, dès qu’il apparaît, sinon son ami, son suppléant, un autre lui-même ? Il en a les armes, et lui seul tient la clé de cette indomptable colère. Achille n’a pas cessé d’être présent à la pensée jusqu’au moment où il se retrouve en personne, gémissant et terrible, remplissant d’un bond l’arène pour ne plus la quitter. Qu’il y ait eu des épisodes intercalés, des scènes d’Olympe à tiroir, ménagées çà et là pour faire transition et relier entre elles quelques-unes des rapsodies, c’est possible, et la saga-