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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/611

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

très originale : nous voulons parler de son amitié pour Patrocle et de sa tendresse pour sa mère.

Achille a bien laissé à Skyros une femme et un fils ; dans le camp, il a une captive qui partage sa couche, Briséis aux belles joues ; mais la grande passion de sa vie, c’est son affection pour le compagnon de sa jeunesse, pour Patrocle. Patrocle, à côté d’Achille, c’est la bonté, la sagesse, le conseil toujours écouté patiemment, sinon toujours suivi. À la nature violente d’Achille, il faut un contrepoids ; il faut quelqu’un qui la retienne ou plutôt qui la ramène, car il n’est pas possible d’arrêter l’élan de cette colère au moment même où elle s’emporte et se déchaîne. C’est ensuite que Patrocle intervient, qu’il gagne quelque chose sur des résolutions qui semblaient d’abord absolues et invincibles ; c’est ainsi que, dans la pitié que lui inspirent les désastres des Grecs, il réussit à obtenir d’Achille cette concession qui lui sera fatale à lui-même. Ce qui gagne les cœurs à Patrocle, on le devine dans la courte lamentation que Briséis prononce sur son cadavre ; elle rappelle comment il la consolait et l’encourageait, comment il lui promettait un avenir meilleur qui ferait oublier un passé douloureux, et elle résume sa plainte en ce dernier vers, qui mérite de ne point être oublié : « C’est pourquoi je ne cesserai de le pleurer, toi qui as toujours été si doux pour moi[1]. » La touchante simplicité de cet hommage fait comprendre comment Achille a pu aimer assez Patrocle pour que, séparé de lui par la lance d’Hector, son affliction se tourne en haine sauvage contre le meurtrier, en une haine qui va jusqu’à la férocité.

Par un contraste qui donne encore à ce personnage une physionomie plus particulière et plus attachante, ce vainqueur terrible dont le cri seul suffit à faire reculer toute l’armée des Troyens, cet implacable qui s’acharne sur le corps de son ennemi vaincu, Achille, quand il se trouve en présence de Thétis, redevient le petit enfant qui court en pleurant conter à sa mère ce qui lui a fait de la peine et se cacher la tête dans son sein, se laisser bercer et consoler par ses caresses. Sans doute, ces faciles effusions s’expliquent en partie par l’âge de l’humanité que peint Homère ; dans tous ces héros, il y a de l’enfant ou tout au moins de l’adolescent ; mais, de tous, Achille est celui chez qui ce caractère devait le plus se marquer. Ulysse est trop réfléchi, trop rusé et trop fier de sa ruse pour avoir de ces attendrissemens abandonnés et de ces épanchemens sur l’épaule maternelle : il en rougirait ; quand ses yeux se mouillent, alors que, chez les Phéniciens, il écoute Démodocos chanter les maux que les Grecs ont soufferts devant Troie, il se

  1. Iliade, XII, 300.