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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/610

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REVUE DES DEUX MONDES.

c’est dans ces momens que, comme le dit Aphrodite qu’il a blessée, « il combattrait même Jupiter[1]. »

Homère a donné aux héros grecs une plus grande importance qu’aux héros troyens. Du côté des Grecs, les caractères sont plus nettement dessinés et plus variés. C’est pourtant chez les Troyens que l’on trouvera une autre forme du courage, la plus noble de toutes, le courage par devoir, celui du soldat qui se sait condamné à périr et qui n’en va pas moins à la bataille pour donner l’exemple à ses compagnons et pour payer sa dette à la patrie[2]. Mieux que toutes les autres, cette forme du courage s’allie aux tendres affections. Seul de tous ces héros, Hector est époux et père. Chez lui, l’amour de sa cité natale, l’amour de sa femme et de son fils, ne sont pas étouffés par cette ardeur presque sauvage qui entraîne au combat les autres héros. Hector est le plus touchant de tous les héros ; il est le plus complet, parce qu’il a l’âme la plus riche et la plus large ; c’est, en un certain sens, le plus moderne, celui dont le courage se rapproche le plus de l’idée qu’une société civilisée se fait de cette vertu. On retrouverait dans Sarpédon quelque chose du même caractère, de cette douceur qui tempère la force, de ce sentiment du devoir qui fait que l’on se sacrifie sans illusion, mais non sans orgueil. Dans les paroles et sur les traits de l’un et de l’autre, il y a cet accent, ce triste et fier rayon qu’y met la conscience d’un sacrifice généreux.

Quant à Achille, ce dieu mortel, il réunit en sa personne tous les dons que se partagent les autres chefs des deux peuples. Il a tous les courages à la fois : le courage obstiné d’Ajax, — voyez-le soutenir l’assaut incessant et fougueux que lui livrent les flots conjurés du Scamandre et du Simoïs ; — le courage intelligent d’Ulysse, — il remet son épée au fourreau quand la voix d’Athéné, c’est-à-dire celle de la réflexion, le détourne d’engager contre Agamemnon une lutte où il ne serait pas suivi par l’opinion de l’armée ; — le courage brillant de Diomède, celui dont l’exaltation joyeuse supprime jusqu’à l’idée du danger. Il se sait condamné comme Hector, et par un arrêt encore plus certain, à mourir sur le champ de bataille ; et, s’il s’immole plutôt à l’amour de la gloire qu’aux intérêts de l’armée qui ne peut triompher sans lui, son image n’en a pas moins cette poésie et ce charme mélancoliques qui, dans la fiction comme dans l’histoire, s’attachent aux figures de ces jeunes héros que couchent dans la poussière, un jour de victoire, la flèche d’un Paris ou la balle d’un soldat inconnu. Deux traits de caractère donnent à Achille, dans ce groupe tragique, une physionomie à part et

  1. Iliade, V, 363.
  2. Iliade, VI, 361-370 ; 444-447 ; 476-494.