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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/591

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LA QUESTION HOMÉRIQUE.

pied à pied le terrain, et, à de rares exceptions près, elle ne s’est pas résignée à sacrifier la personnalité d’Homère. Edgar Quinet, malgré ses sympathies pour la science allemande, avait donné l’exemple dans plusieurs essais qui ont paru ici même, et, dans les derniers jours de sa longue vie, après avoir relu Homère auprès de moi, et souvent avec moi, il revenait sur cette question ; dans son dernier livre : l’Esprit nouveau, il défendait encore les opinions chères à sa jeunesse, et mettait à son plaidoyer une chaleur et une verve que l’âge ne paraissait pas avoir refroidies[1]. Sainte-Beuve était du même avis, et l’on ne relira pas sans profit et sans plaisir l’article qu’il écrivait sur ce sujet, en 1843, à propos d’une traduction d’Homère qui venait de paraître[2]. On a pris l’habitude de demander au grand critique plutôt ses jugemens sur les auteurs modernes et contemporains que ce qu’il pense des écrivains de l’antiquité. C’est qu’il ne s’est attaqué à ceux-ci que de loin en loin, comme pour se dépayser et pour se reposer ainsi, par une sorte de voyage, des études où il s’enfermait d’ordinaire ; mais aussi, lorsqu’il cède à cette tentation, avec quelle vivacité de goût et quel accent ému il parle des anciens, un peu comme s’il les découvrait, comme s’ils avaient encore pour lui, chaque fois qu’il les retrouve sur son chemin, tout l’attrait de la nouveauté !

Sainte-Beuve, dans ces pages qui sont trop oubliées, ne faisait guère que donner ses conclusions ; mais, en même temps que lui et après lui, d’autres critiques ont essayé d’exposer la question dans son ensemble, de discuter et de réfuter un à un les argumens des sceptiques, de montrer l’invraisemblance de leurs hypothèses et ce qu’elles impliquent de contradictions. Personne ne s’est acquitté de cette tâche avec une dialectique plus nerveuse et plus incisive que M. Havet dans un de ses premiers ouvrages, dans une thèse de doctorat à laquelle il n’a manqué, pour devenir populaire, en dehors du cercle fermé des érudits, que d’avoir été écrite en français, au lieu de l’être dans un latin excellent[3]. M. Jules Girard s’est prononcé dans le même sens, et les auditeurs de ses leçons de l’École normale et de la Sorbonne, ceux qui regrettent qu’il soit sitôt descendu de sa chaire, n’ont pas oublié son cours de 1869 ; ils se rappellent comment ce fin connaisseur des lettres grecques s’entendait à renouveler les aspects d’un débat que l’on pouvait croire épuisé, avec quelle ingénieuse adresse il mettait le doigt sur les points faibles des systèmes, quel sentiment sincère et tout personnel de la poésie homérique il portait dans cette contro-

  1. De la poésie épique (Revue du 1er janvier 1836) ; Poètes épiques, Homère (Revue du 15 mai 1830) ; l’Esprit nouveau, 1 vol. in-8°, 1875.
  2. Portraits contemporains, t. III, p. 408-433 : Homère.
  3. De Homericorum poematum origine et unitate, 1 vol. in-8°, 1843.