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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/536

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le lointain ? C’est possible : l’instinct populaire voit souvent plus loin et plus juste que les hommes d’état de profession, dont les regards sont arrêtés par une barrière de traditions et de préjugés.

Mais si le changement survenu dans les relations mutuelles des états de l’Europe centrale était plutôt entrevu que compris à Paris, à Vienne et à Berlin, au contraire, où régnaient de vrais politiques, le fait était plus nettement reconnu, et, de part et d’autre, on se préparait à se comporter en conséquence. Pour Frédéric, c’était parti-pris et chose faite. Le rôle que le traité de Westphalie avait assigné à la Prusse, comme à toutes les puissances secondaires allemandes, — celui de client de la France défendu par elle contre la prépondérance de l’Autriche, — n’avait jamais été, nous l’avons vu, accepté par lui qu’à regret, et il ne s’y était prêté qu’en frémissant. Son attitude envers Louis XV n’avait pas cessé d’être celle d’un pupille insolent et indocile, qui se rit, à sa barbe, d’un tuteur débile et vieilli. Mais, devenu cette fois tout à fait majeur, il avait résolu de secouer même l’apparence de l’amitié et de la protection françaises. Une double expérience venait de lui apprendre que l’appui de nos armes ne lui donnait qu’une aide imparfaite et compromettante, en faisant peser sur sa tête la responsabilité des maux de l’invasion étrangère. Il avait vu avec quel art Marie-Thérèse savait, dans ses proclamations et ses manifestes, émouvoir la fibre nationale en excitant contre lui toutes les susceptibilités de l’orgueil tudesque. Il venait d’entendre retentir à ses oreilles des refrains patriotiques à l’honneur de l’Autriche contre les alliés de l’étranger. C’est un avantage qu’il ne voulait plus laisser à sa rivale. D’ailleurs, au point de grandeur où il était parvenu, il ne s’agissait plus seulement pour lui de résister à l’Autriche, mais de la remplacer. S’affranchir de sa domination, c’était peu ; l’égaler même n’était pas assez : il se sentait désormais en mesure de lui disputer la prééminence. Il avait dû laisser, sans trop de regret, à Marie-Thérèse, l’héritage de la dignité impériale, voyant bien qu’au fond le saint-empire romain n’était plus qu’un édifice vermoulu, devant lequel même ne s’inclinait qu’à regret, depuis Luther, plus de la moitié du corps germanique. Mais, pour achever de détourner les yeux des populations de cette décoration vaine et de ce simulacre sans vie, il fallait leur apprendre à chercher à Berlin la vraie capitale, et dans la dynastie dont le roi de Prusse était le chef l’espoir de la patrie allemande.

Seulement, si l’on voulait se présenter à l’Allemagne sous cet aspect patriotique, la première condition était de cesser à tout prix d’être suspect de la moindre connivence pour ce qu’on appelait déjà alors, et ce qu’on appelle encore aujourd’hui au-delà du Rhin,