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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/456

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Nulle oreille, nulle âme ne résiste à la séduction de ces mélodies, douces comme des baisers. Écoutez Faust à genoux, écoutez Marguerite à sa fenêtre. De tels chants n’avaient pas été chantés ; jamais la musique n’avait été aussi pleine de volupté et de langueur.

L’acte entier, comme l’âme de Marguerite, n’est « que tendresse et qu’amour. » Faust d’abord est seul dans le jardin ; d’un geste impatient, il a renvoyé Méphistophélès. L’orchestre frissonne, un trouble vague l’envahit, un chant de clarinette passe. Rien de plus chaste, de plus respectueux, que le récit et la cavatine célèbre : Salut ! demeure chaste et pure ! Qu’on se rappelle la sérénade de Don Juan et que l’on compare. Faust ne s’est pas affublé d’un manteau de laquais pour courtiser une chambrière ; c’est bien lui, lui tout entier, qui chante sous la sainte fenêtre. Il ne chante même pas pour Marguerite ; il oserait à peine encore. Il chante pour l’humble maison, pour les fleurs du jardin. Cette cavatine est une prière ; elle pourrait se dire à genoux. Faust est réellement revenu à la timidité, à la pudeur des premières amours. Les notes hésitent à sortir de ses lèvres, elles craignent de rompre le charme de la solitude et du silence, de profaner l’air qu’une vierge seule a respiré. Un instant le chant s’anime et se passionne, mais presque aussitôt il se maîtrise, et l’adorable rentrée ramène la mélodie, qui s’achève sans qu’un mouvement trop prompt, sans qu’un désir sensuel en souffle l’ineffable pureté. Tout est pur ici : la phrase musicale, les harmonies qui l’enveloppent, jusqu’au solo de violon qui lui donne des ailes. Quelle pureté encore et quelle transparence dans la chanson du roi de Thulé ! Ces couplets qu’on répète depuis trente ans, il semble qu’on les connaisse à peine. La chatte ne nous en avait jamais paru si charmante : Ses yeux se remplissaient de larmes ! Sur le mot larmes s’offraient dix cadences banales, une seule exquise : Gounod a trouvé celle-ci.

De plus en plus, l’atmosphère se charge d’amour. Sous les arbres où descend la nuit, les deux couples passent tour à tour, l’un rieur et bavard, l’autre rêveur et parlant bas. Il faudrait tout souligner ici. L’orchestre est aussi tendre que les voix. La première ritournelle du quatuor, ce trait enroulé de violens, est déjà une caresse. Et quand les quatre parties se fondent, le trio des masques est égalé, sinon dépassé : le style n’est pas moins pur et l’émotion est beaucoup plus grande. Chaque personnage garde son rang, son importance relative et son langage naturel. Les : Vous n’entendez pas de dame Marthe se détachent avec gaité. Marguerite se défend toujours plus faiblement, et Faust insiste : Mon cœur parle, écoute, murmure-t-il avec une fièvre croissante. Ah ! si l’on pouvait citer des notes comme des mots, qu’il y en aurait à citer ici ! Non-seulement des notes, mais des phrases ; par exemple, la phrase idéale de Marguerite, livrant à Faust son âme