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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/369

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don Miguel est sonnée ; que don Pedro est arrivé en France. Mille événemens peuvent s’ensuivre. Par quelle fatalité faut-il que je sois retenu ! Impossible d’appareiller. Depuis le 8, vent d’ouest opiniâtre et forcé : il n’y a nulle chance de bouger un vaisseau. Patience donc jusqu’à la mort ! Quand elle viendra, je serai bien maigre, car à la lettre j’enrage. Nuit et jour, nous sommes aux aguets. Que le moindre jour se présente, je m’y jetterai pour tâcher de réparer le temps perdu. Faites des vœux pour moi, mon cher ami ; jamais je n’en ai en tant besoin. Je vous embrasse bien affectueusement. » Clytemnestre, tremblez pour votre fille ! Si le vent ne doit changer qu’à ce prix, on l’immolera.

O Nelson, votre grande âme n’eût-elle pas compati à ces souffrances morales ? Ne les avez-vous pas maintes fois éprouvées ? Ne vous auraient-elles pas prématurément ravi à la terre, si la balle du Redoutable n’eût pris les devans ? Les dieux cependant se sont laissé toucher. Nous trouvons ce post-scriptum à la lettre que je viens de reproduire : « 15 juin, huit heures du soir : Renfort de vent de sud-ouest. Déluge de pluie. — Tempête ; — A demain ; » C’est la crise : espérons.

« Le 16 juin, écrit au ministre l’amiral affranchi par un coup d’audace de ses entraves, le vent d’ouest me parut maniable ; le baromètre ne baissait pas ; la saison n’était pas rigoureuse : je fis appareiller à sept heures du matin. Nos efforts réussirent. Le vaisseau ne manqua pas une seule évolution. A dix heures du soir, sur notre trente et unième bordée depuis le départ de la rade, nous doublâmes Ouessant. »

Trente et un viremens de bord dans l’Iroise, trente et une évolutions de jour et de nuit, au milieu de tant de rochers et d’écueils, à une époque où le phare de Saint-Mathieu éclairait seul les passes, ce n’est pas, on en conviendra, une entrée en campagne ordinaire. Il n’y a que mon ami, le commandant Grasset, — aujourd’hui contre-amiral, — qui ait renouvelé ce tour de force, mais il l’a renouvelé sur une frégate. Et puis tout le monde n’a pas le coup d’œil et le sang-froid du capitaine de la Résolue !

Que l’amiral Decrès avait donc raison quand il écrivait : « Désignez-moi, pour commander la Gloire, un officier qui revienne de l’Inde ! » J’aurais pourtant préféré encore, si j’eusse été le ministre de l’empereur, un officier revenant de la Manche ou de la Mer du Nord. Voilà, suivant moi, la grande ; la bonne école ! Ma voix, depuis seize ans, crie dans le désert : on était trop occupé du Tonkin. Une autre voix, bien plus autorisée, celle du commandant Bouvet ; fut-elle, en d’autres temps, mieux écoutée ? « Je voudrais, proclamait, en 1824, l’ancien capitaine de l’Aréthuse, que nul ne fût