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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/339

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Socrate, il ne peut qu’accoucher les autres intelligences, ou, comme Descartes, leur proposer son exemple. On ne saurait être en un autre au même degré qu’on est en soi. C’est pour son propre compte que l’individu pense ; il ne peut penser pour le compte d’autrui. Quand il donne une expression à ses croyances, il ne parle qu’en son nom personnel. Son témoignage sur lui-même, sur Dieu, sur le monde et la nature, peut toujours être contesté par le témoignage contraire d’un observateur qui a vu les choses sous un autre aspect, bien qu’il les ait vues par le même procédé et sur le même théâtre. Les consciences ne varient pas moins que nos physionomies ; nous avons tous un visage composé des mêmes parties, et cependant aucun de nous n’a la physionomie de ses voisins. Il en est de même en philosophie. Les systèmes y sont plus ou moins vrais, plus ou moins compréhensifs, plus ou moins conformes à la réalité ; mais ils ont tous le tort, ou l’avantage, d’être individuels. C’est de là que vient la faiblesse de la philosophie, qu’on lui a si souvent objectée ; mais de là aussi sa grandeur, composée surtout d’indépendance et de raison.

Les sciences ayant nécessairement un objet extérieur, matériel et sensible, qui ne varie pas, elles peuvent ajouter sans cesse des faits nouveaux à des faits antérieurement observés ; elles amoncellent leurs richesses, et elles finissent par les porter au point où nous les voyons et les admirons à cette heure. C’est une gloire que personne ne peut leur refuser. Elles ne s’arrêteront même pas là, et elles ont le droit de compter sur un avenir non moins brillant que leur passé. Elles peuvent se promettre des conquêtes de plus en plus belles, et le gage de ces fermes espérances, ce sont les merveilles qu’elles réalisent chaque jour sous nos yeux. La philosophie ne saurait prétendre à une pareille fortune. Les systèmes qu’elle produit ne se joignent pas aux systèmes précédens ; ils se succèdent sans s’accumuler et s’unir, pas plus que les chefs-d’œuvre de la poésie. Cette inconsistance n’enlève à la philosophie quoi que ce soit de sa puissance et de son utilité. Seulement, son influence et son action ne sont pas celles des sciences ; et elles s’exercent tout autrement. Il semble donc qu’il y a dans les sciences une stabilité dont la philosophie ne jouit pas. Pourtant, que les sciences ne se hâtent pas de triompher ; elles aussi ont eu, et elles auront toujours, leurs systèmes, presque aussi mobiles que ceux de la philosophie ; elles subissent la loi commune. La physiologie de Claude Bernard n’est pas celle de Haller. La chimie de notre temps n’est plus celle de Lavoisier. Si la mobilité scientifique est moins grande, c’est que le champ d’études pour chaque science est plus étroit, tandis que le champ de la philosophie est sans bornes, comme les objets qu’elle