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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/332

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douter de sa propre pensée, qui lui est plus présente, s’il est possible, que son existence même. De là l’inébranlable axiome : « Je pense, donc je suis. » Dans le fait de la pensée se saisissant elle-même, il y a une clarté irrésistible et une évidence que le scepticisme le plus audacieux, avec ses plus extravagantes suppositions, ne peut obscurcir, puisque le scepticisme lui-même est bien forcé de recourir à la pensée. Tout ce que l’esprit concevra aussi clairement qu’il se conçoit lui-même sera vrai ; ce qu’il ne verra pas avec une égale évidence sera faux, ou tout au moins douteux.

D’où vient que les philosophes eux-mêmes ont en général si peu compris la fécondité et la force invincible d’un tel principe ? D’où vient que bon nombre d’entre eux l’ont combattu, non pas seulement au XVIIe siècle, mais aussi dans le nôtre ? Descartes a répondu victorieusement à toutes les critiques de son temps, après les avoir provoquées de la part de ses amis. Les critiques actuelles n’ont pas plus de valeur, et il n’y a point à s’en inquiéter davantage. L’axiome cartésien, que chacun de nous peut vérifier à toute heure sur soi-même, est l’aliquid inconcussum cherché par tous les systèmes antérieurs, entrevu par quelques-uns, et oublié trop de fois par les philosophes et les savans. C’est le fondement unique et resplendissant de toute certitude ; car la certitude ne vient en définitive que de l’incomparable évidence de ce premier fait, qui se répète inévitablement, et sans exception possible, dans tous les faits de connaissance. A quelque objet extérieur que l’esprit s’applique, il s’affirme d’abord lui-même par un acte de foi, qui d’ordinaire est inconscient, mais dont on peut toujours se rendre compte dès qu’on le veut. La réflexion ne dépend absolument que de nous ; à tout instant, l’esprit peut rentrer en lui-même et se prendre pour objet de sa propre attention. C’est la réflexion ainsi pratiquée qui constitue précisément le caractère distinctif du philosophe ; chaque homme peut se le donner à son gré, parce que la faculté de conscience, si ce n’est la raison, est la même dans tous les êtres humains. Comment se fait-il alors qu’il y ait si peu de philosophes ? Descartes nous l’apprend : c’est que, « pour entendre ces raisonnemens, il faut se détacher du commerce des sens, et qu’il ne se trouve pas tant d’esprits dans le monde qui soient propres pour les spéculations de la métaphysique que pour celles de la géométrie. » C’est que le fait de conscience, comme le dit Bossuet, « se passe dans un endroit de l’âme si profond et si retiré, que les sens n’en soupçonnent rien, tant il est éloigné de leur région. » C’est enfin, comme le remarque Buffon, en commençant l’étude de la nature de l’homme, que, « quelque intérêt que nous ayons à nous connaître nous-mêmes, il nous arrive trop souvent de connaître mieux tout ce qui n’est