Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/224

Cette page n’a pas encore été corrigée


avons tous reçu « mandat » ou « mission, » comme l’on voudra, nous tous qui tenons une plume, de nous en servir pour écrire, à nos risques et périls, ce qui nous paraît utile, juste et bon. S’il plaît à l’auteur dramatique ou au romancier d’agiter des questions « juridiques » ou « sociales, » ils en ont aussi bien le droit qu’un procureur-général celui d’écrire des romans ou des drames. A moins cependant que l’on ne déclare que l’opinion de M. Dumas sur les hommes et les choses de son temps ne saurait valoir, a priori, celle d’un père dominicain ou d’un député, voire d’un sénateur. Peut-être était-ce bien l’idée de M. Cuvillier-Fleury ; c’est celle aussi malheureusement de beaucoup d’honnêtes gens en France, qui ne regardent guère à la valeur des choses que l’on leur dit, mais à la qualité, ou plutôt à l’estampille de celui qui les dit. Je crains un peu pour lui que ce ne Boit celle aussi de M. Félix Moreau.

Je ne doute pas, en effet, qu’en demandant au théâtre « les plus agréables émotions et les plus vives jouissances de l’esprit, » M. Félix Moreau ne croie lui faire encore beaucoup d’honneur. Mais s’est-il aperçu qu’en lui refusant le droit de poser seulement certaines questions, il demandait au théâtre en général, et à M. Dumas particulièrement, pour le mieux amuser, lui, Félix Moreau, de se bien garder de le faire penser ? Car de quelles « émotions » parle-t-il ? et quelles sont ces « jouissances d’esprit ? » celles du mélodrame ou celles du vaudeville ? les « émotions » que M. Dennery nous procure ? ou les « jouissances d’esprit » que nous devons à M. Valabrègue ? Mais en littérature, comme en droit, j’ose l’assurer à M. Moreau, la parole n’est qu’un baladinage quand elle ne sert pas à l’expression de la pensée ; et la pensée, au théâtre comme dans le roman, c’est une certaine conception de la vie, de l’homme et de la société, qui implique nécessairement l’obligation d’y avoir réfléchi. Sans la pensée, il n’y a pas de poésie, si « plastique » soit-elle, qui vaille un marbre pour parler aux yeux, pas de description qui vaille un paysage, pas de cadence ou d’harmonie qui procure à l’oreille les sensations de la musique, et généralement, sans la pensée, il n’y a pas d’art dont les effets sensibles ou sensuels ne soient supérieurs à ceux de la parole, les jouissances plus vives, et les émotions plus intenses. Les théoriciens de l’art pour l’art, en notre temps, ne l’ont-ils pas trop oublié ? et, au-dessous d’eux, cette foule confuse, dans laquelle je suis fâché de ranger M. Moreau, qui ne demande à l’écrivain que de la divertir ou de la délasser de ses occupations importantes et graves, comme de faire de la politique ou d’approfondir les Pandectes ! Le théâtre les aide à digérer ; et, quand ils n’ont rien de mieux ni de plus urgent à faire, qu’il pleut et qu’ils n’ont pas de visites à rendre, pas de lettres à écrire ou de procès à solliciter, ils ouvrent volontiers un roman.