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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/194

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la pensée de Darwin, ses doutes, ses hésitations, et aussi la conviction croissante : toute l’Origine est là en germe.

En 1842, puis en 1844, Darwin rassemble ces notes, ou plutôt les condense en essais demeurés inédits, dont le dernier seul, celui de 1844, existe encore. Ce travail, de 231 pages in-folio, divisé en deux parties, coïncide assez étroitement avec l’Origine des Espèces : la répartition seule des matières en varie sur quelques points. Craignant que sa santé ne lui permette pas d’achever l’œuvre ébauchée, Darwin nous a laissé de cette époque un document fort intéressant, une sorte de lettre-testament adressée à sa femme, et dans laquelle il la prie, au cas où il viendrait à mourir sans avoir pu achever son œuvre, de veiller à ce que son esquisse soit publiée par les soins d’une personne compétente, Lyell, Hooker, Forbes ou Henslow, par exemple, qui se chargerait, moyennant un legs spécialement affecté à cette destination, de revoir ce travail, et, au besoin, de le compléter avec des documens non encore utilisés, mais classés et réunis par Darwin. À cette époque (1844), la théorie de la variabilité des espèces est très nette dans son esprit, et il ne veut pas que son labeur demeure inutile.


J’ai lu, écrit-il à Hooker, j’ai lu des monceaux de livres d’agriculture et d’horticulture, et je n’ai cessé de réunir des faits. Des rayons de lumière sont enfin venus, et je suis presque convaincu, contrairement à l’opinion que j’avais au début, que les espèces ne sont pas immuables (je me fais l’effet d’avouer un meurtre).

Le ciel me préserve des sottes erreurs de Lamarck, de sa « tendance à la progression » et des « adaptations dues à la volonté continue des animaux ! etc. » Mais les conclusions auxquelles je suis amené ne diffèrent pas beaucoup des siennes, bien que les agens des modifications soient entièrement différens. Je pense que j’ai trouvé, — c’est ici qu’est la présomption, — la manière très simple par laquelle les espèces s’adaptent parfaitement à des fins variées. Vous allez gémir et vous vous direz intérieurement : Est-il possible que j’aie perdu mon temps à écrire à pareil homme ? J’aurais pensé de même il y a cinq ans.


Il reste cependant bien des points à élucider, et la correspondance échangée avec Hooker, dès cette époque, jusqu’en 1856, est particulièrement intéressante par la mention qui y est faite des observations et des expériences auxquelles se livre Darwin pour élever ou consolider les nombreux arcs-boutans de son édifice. Ici, c’est une série de lettres qui se rapportent à la distribution géographique des animaux et des plantes, et aux circonstances qui