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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/187

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LA VIE DE CHARLES DARWIN.

improvise des appareils de toute sorte, ou en fait faire de grossières épreuves par le charpentier ou le serrurier du village. Sa table à dissection est une planche épaisse, et ses outils sont tout ce qu’il y a de plus élémentaire. Il travaille avec une ardeur contenue, d’une façon très méticuleuse, de manière à n’avoir pas à revenir sur ses pas. Il tient note de chaque expérience, quel qu’en soit le résultat. Il distingue les différentes catégories d’objets au moyen de fils de couleur, et sur chaque pot de graines en germination une étiquette en zinc indique la nature de l’expérience. Il a une tendance prononcée à personnifier les objets de son expérience : il en parle comme s’ils avaient leur volonté, leur idée, et semble les soupçonner de vouloir sans cesse lui jouer des tours. « Je crois, dit son fils, à propos de ses expériences sur la germination, qu’il personnifiait chaque graine sous la forme d’un petit démon qui cherchait à le tromper en sautant dans le tas, ou en se sauvant tout à fait. »

Il a une foi implicite dans ses outils, et reste saisi d’étonnement en découvrant que ses deux micromètres diffèrent sensiblement. Sa balance est un vieil appareil qui date de son séjour à Édimbourg ; son verre gradué est un verre d’apothicaire. Les expériences les plus invraisemblables, en apparence les plus absurdes, ne le rebutent jamais. Il fait une foule d’expériences d’imbécile, — c’est son expression, — et pense qu’il ne faut jamais repousser les idées les plus étranges. Avec cela, une persévérance rare, une obstination véritable, dont il s’excuse parfois. Dès qu’une idée d’expérience s’est présentée à son esprit, il faut qu’il la réalise, et l’expérimentation est son grand plaisir ; c’est une distraction quand il a trop écrit. Ses livres sont des instrumens de travail, rien de plus. Le sens du bibliophile lui est étranger. Il coupe les ouvrages volumineux pour les rendre plus portatifs et commodes à la main. Il déchire dans les brochures et collections tout ce qui ne l’intéresse pas. À mesure que les livres arrivent, il les lit ou les parcourt, selon leur valeur probable ; il en fait à mesure des notes, des résumés, à la fin, en guise de tables des matières, à son usage personnel ; et les notes et brochures sont ensuite classées dans des cartons, sous des rubriques différentes. Aussi, avec ses livres déchirés, sa bibliothèque présente-t-elle un aspect étrange, peu élégant au sens du bibliophile. Sa façon d’écrire est simple : il consulte d’abord l’ensemble des notes du portefeuille se référant au sujet qui l’occupe, et fait une esquisse générale sur le verso de placards d’imprimerie ou de manuscrits. Ceci est recopié par le maître d’école de Down, le copiste attitré de Darwin. Cette copie est revue, corrigée et envoyée à l’imprimerie. Avec les placards commence le travail le plus désagréable à Darwin ; il revoit le style, —