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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/138

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avec une marche sans répit. L’homme, à plus forte raison, a besoin de pauses et de loisir, pour élever son âme, pour satisfaire ses sentimens, autant que pour entretenir et conserver, avec sa santé corporelle, sa capacité de travail. Quand sévit la misère ou une exploitation excessive, incompatible avec la dignité d’une société civilisée, d’une société arrivée à l’état de culture intellectuelle, dont les peuples européens sont fiers à juste titre, cette société ne peut se soustraire à l’impérieux devoir d’écarter les abus survenus dans son milieu. La législation doit intervenir et doit être réglée, comme une garantie d’ordre, dans l’intérêt de la prospérité commune. La loi ainsi comprise est la justice.

Beaucoup d’industries, bon nombre d’établissemens ont admis la journée de travail effective de onze heures, de dix heures même, sans attendre l’introduction d’une réglementation légale obligatoire. Au témoignage du président de la corporation des mineurs en Allemagne, les ouvriers des mines atteignent leur rendement maximum avec huit heures de travail effectif. Une prolongation temporaire, en automne, par exemple, peut augmenter la productivité pendant trois à quatre semaines : passé ce délai, le rendement revient à la mesure normale, restant le même pour dix heures d’occupation comme pour une durée de huit heures. Le propriétaire de la verrerie de Gerresheim, près Dusseldorf, M. Heye, ayant abaissé de dix et onze heures à huit heures le travail des ouvriers au four, ceux-ci ne tardèrent pas à produire pendant la journée réduite autant qu’auparavant avec la journée plus longue. Dans l’industrie textile, des tisseurs expérimentés, qui ont réduit la journée de travail de douze à onze heures, en temps de crise, pour ne pas trop augmenter leur stock de marchandises fabriquées, ont constaté au bout de peu de temps la même production en onze heures qu’en douze. En Alsace, nous voyons des faits semblables, et nous en trouvons d’autres dans les monographies industrielles de Plener, de Knorr, de Brentano. D’après le Factory Act anglais de 1844, qui a ordonné la réduction de la journée de travail des enfans de huit à treize ans à six heures et demie, les jeunes gens de treize à dix-huit ans et les femmes occupés dans les manufactures ne peuvent travailler plus de douze heures. Or, patrons et ouvriers sont tombés d’accord librement et ont trouvé avantage à abaisser la durée du travail effectif à dix heures, soit au-dessous de la limite maximum autorisée sur territoire anglais. Bien mieux, j’ai observé à Manchester, — le climat humide de la contrée aidant, il est vrai, — dans les filatures de coton, une production plus élevée en quantité avec cinquante-six heures de travail par semaine qu’avec soixante-douze heures de travail à Mulhouse sur les mêmes machines. Dans beaucoup de centres industriels, les ouvriers de