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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/113

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énergiquement. Bouvet, en effet, a l’audace ingénieuse, active, féconde en ressources, toujours emportée sur les ailes de l’espérance. A peine a-t-il mis le pied à bord de la Bellone qu’il juge la Néréide incapable de reprendre la lutte. C’est sur la Magicienne qu’il fait concentrer tout le feu dont il dispose. Des soldats longtemps victorieux ne se décident pas aisément à s’avouer leur défaite. A Reichofen, à Frœschviller, la retraite ne nous était peut-être pas, au début, interdite : nous préférâmes disputer un terrain où l’inondation croissait d’heure en heure. Du matin au soir, nous luttâmes acharnés, nous combattîmes contre des forces triples et quadruples des nôtres, impuissans à désespérer de la victoire. Les Anglais, au Grand-Port, n’avaient, d’ailleurs, pas le choix. La brise, à défaut d’échouage, les eût empêchés de rétrograder. Ils résistèrent toute la nuit ; ils résistèrent encore le lendemain. Le 24 août, au matin, le lieutenant de vaisseau Roussin, sur l’ordre du commandant Bouvet, partit de la Minerve pour aller amariner la Néréide. Plus de quarante ans après, l’affreux spectacle que le pont et la batterie de la frégate anglaise offrirent à ses regards hantait encore, comme un sinistre rêve, sa pensée : 1-60 morts ou blessés gisaient pêle-mêle dans une mare de sang. Ce fut au fond de l’entrepont que le nouveau commandant de la Minerve reçut l’épée du capitaine Willoughby, dangereusement blessé et couché dans un cadre. Il la reçut avec le respect que nous n’avons jamais su refuser au courage malheureux. Quels hommes que ceux de cette époque, et combien je me félicite de les avoir connus ! J’ai appris, dès l’enfance, à les vénérer : leur souvenir aujourd’hui console et réjouit ma vieillesse.

La Magicienne garda son pavillon arboré pendant toute la journée du 24 août. Elle le garda jusqu’à la nuit. De temps en temps, quelque coup isolé venait affirmer qu’elle ne se rendait pas encore. Nous répondions par des salves entières. Vers neuf heures du soir, l’opiniâtre frégate avait terminé l’évacuation de ses blessés. Un jet de flamme apprit aux vainqueurs que, pour ne pas laisser leur frégate échouée tomber entre nos mains, les Anglais prenaient le parti de l’incendier. A dix heures, une explosion formidable en dispersa les débris. Le 25, au matin, une seconde éruption annonça la destruction du Sirius. L’Iphigénie, par de prodigieux efforts, était parvenue à se louer jusqu’à l’Ile de la Passe, se mettant ainsi hors de la portée de nos coups. Nous restions maîtres d’un champ de bataille sur lequel il n’y avait plus à ramasser que des épaves.

Le 27 août apparut à l’entrée du port la division Hamelin, composée de trois frégates et d’un brick : la Vénus, la Manche, l’Astrée et l’Entreprenant. Sommé de se rendre, le commandant de l’Iphigénie, le capitaine Lambert, reconnut l’impossibilité d’opposer