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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/948

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flairons-nous encore la décomposition morale ? C’est le même, plutôt, où dansent trop de personnages de théâtre, c’est-à-dire le vide.

Mais ce qu’il faut louer sans réserve, c’est le duo d’amour que soupirent ces jeunes gens, appuyés l’un près de l’autre au mur bas de la terrasse. Dans ce morceau unique se joignent toutes les phrases de tendresse éparses à travers le roman, — les mélodies murmurées, tantôt sur le banc de gazon, à l’heure où pointent les étoiles, tantôt sous les lambris obscurs de la bibliothèque, ou bien encore par les sentiers de la forêt, par les clairières et les taillis non frayés où l’on s’égare, la nuit, en revenant de la fête. Disons mieux : elle n’est pas formée, cette double cantilène, de bribes musicales rapportées ; mais elle seule, en son heureuse suite, exprime tant de sentimens disséminés naguère. Ce changement fait honneur au sens théâtral de M. Theuriet ou de son aide ; et l’exécution de cette nouveauté est encore d’un poète : la parole chantante du jeune homme et les réponses de la jeune fille, accompagnées à la fin du tintement rythmique de l’Angélus, toute cette harmonie sied à ce décor, — et ce décor, en sa simplicité, est une merveille. De l’étroite vallée, par-delà ce petit mur, montent les cimes vertes des arbres ; et derrière ces feuillages prochains s’étage la futaie rousse, au flanc du coteau ; le crépuscule épand sa magie sur les êtres et les choses, — et voici que s’élève, comme au gré de doña Sol, a une voix des nuits, tendre et délicieuse… »

On connaît la fin du livre : il appert, fort à propos, que le vieux maître d’Antoine est le propre et légitime époux de la mère de Raymonde. Il dit lui-même à La Tremblaye : « Vous ne vous attendiez pas à me retrouver dans ce pays perdu, et vous comptiez bien être débarrassé à tout jamais du mari gênant dont vous aviez pris la femme ? .. C’est un de ces hasards qui feraient presque croire à une Providence, n’est-ce pas ? » Un personnage épisodique ne saurait avouer avec meilleure grâce qu’il intervient pour la conclusion d’une histoire comme un deus ex machina. Le fait est que cette brusque détente d’un ressort qui paraît emprunté d’un mélodrame, nous surprend quelque peu à la fin d’une idylle. Noël, suivant la loi, est le père de Raymonde ; il contraint Clotilde et La Tremblaye de la donner à Antoine : tout est bien qui finit bien ; mais, en effet, on n’en passe par là que pour en finir. Au théâtre, ce dénoûment est préparé de plus loin, et surtout avec plus de suite : il cause donc moins de surprise et obtient plus de créance. C’est dommage que Noël, après qu’il s’est révélé à la femme coupable, à son complice et au public, imagine, en guise de suprême péripétie, un supplément d’explications pour la jeune fille : son discours est obscur, et, si peu qu’elle en doive comprendre, ce peu est déplaisant. Mais ce petit embarras ne saurait compromettre, à la dernière minute, un si agréable ouvrage. On applaudit, en souvenir du premier acte, et