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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/946

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abaisser ensuite, de les rapprocher, et de choquer ainsi l’un contre l’autre deux pots de confitures !

Un moment après, la belle est revenue, affublée d’une vieille cape de maman Verdier. Demeurée seule, elle se pelotonne dans la profonde bergère, sous l’abri de la cheminée, tournant le dos à la porte et à la fenêtre. Or voici que, par cette fenêtre, un leste jeune homme, sans bruit, fait son entrée ; il reconnaît la cape, il veut surprendre sa bonne femme de mère ; il s’approche sur la pointe du pied, il saisit rapidement cette tête et l’incline en arrière, il a posé sur le front un baiser sonore… Deux cris à la fois : « Oh ! monsieur ! — Ah ! mademoiselle ! » Il s’explique ; elle réplique : « Je savais déjà que vous aimiez votre mère ; mais maintenant, j’en suis sûre. » La mère accourt, en personne ; après force embrassades, elle veut présenter son gars ; mais Raymonde, avec un sourire : Monsieur s’est présenté tout seul. » Pour devenir amis, après ce début, les jeunes gens n’ont plus qu’à renvoyer la mère à sa besogne (il s’agit de soigner le dîner d’Antoine ! ) et à mettre le couvert ensemble… Ah ! qu’il est bien mis ! Mieux encore que dans la maison des deux Barbeaux [1]. Il est vrai que tante Lénette, si précieuse dans le roman, était morte avant le commencement de la pièce ; Raymonde et Antoine, au contraire, sont ici bien vifs. Ici et là, d’ailleurs, pour séduire d’emblée notre bienveillance, même odeur de bonhomie domestique. C’est un délice honnête, pour nous autres scélérats de la grand ville, que de respirer cette atmosphère provinciale, où passe un fumet de cuisine au bois. Oui, je garantis qu’elle ne met de charbon nulle part, sinon dans sa chaufferette, l’aimable commère qui fait de Raymonde cet éloge : « Elle aime ses parens, tout de même ! C’est gentil, pour une Parisienne ! .. » Bonnes gens et bonne chère ! Sur la table et autour, tout est simple et sain. Volontiers, avant que le rideau baisse, on prendrait place entre M. Noël et Mme Verdier, entre le garde et son fils, on goûterait avec confiance de ce plat de a bolets » ou « d’agarics » cueillis par le vieux savant au milieu des bruyères : en pareille compagnie, on ne suppose pas que même un champignon soit mauvais !

Un chroniqueur, la semaine dernière, citait un joli mot de Toussenel ; au cours d’un entretien sur les champs et la ville, un prêtre s’écriant : « Dieu est partout ! » l’ami des bêtes fit cette réponse : « Il voyage peut-être, monsieur le curé, mais je vous affirme qu’il habite la campagne. » M. Theuriet, apparemment, est du même avis. Où donc loge-t-il le diable ? A la ville, cela va sans dire. Mais le diable aussi voyage ! Il a sa part dans cette histoire, qui ne veut pas être une berquinade. C’est de Paris que viennent les nouveaux voisins de nos amis Verdier, les parens de Raymonde, ces inconnus. M. Theuriet les

  1. Voir notre chronique du 15 février 1885.